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A propos de Baudrillard

La mort de Jean Baudrillard, le 3 mars dernier, ne m’a pas interpelé particulièrement. A ma grande honte, j’avoue que je n’ai jamais lu un seul de ses livres. J’ai entendu parler en son temps de son livre sur la guerre du Golfe et je savais aussi qu’il avait écrit un (ou plusieurs) ouvrage(s) sur la société de consommation, mais rien de plus. Je n’ai lu de lui que les quelques citations dont Vincent a émaillé quelques-uns de ses commentaires sur ce blog. Citations que j’ai souvent aimées d’ailleurs.

Et puis, il y a quelques jours, je suis tombé sur un article de Philippe Corcuff dans le Monde qui donne une image très critique de Baudrillard et qui va nettement à l’encontre de ce que l’on a pu lire ça et là dans les journaux. Aujourd’hui, cet article est encore en ligne sur leMonde.fr mais les réactions nombreuses (et souvent offusquées) des lecteurs ont disparu. Mais il en est souvent ainsi sur ce journal web, les infos les plus délicates ou les propos les plus houleux ne restent jamais bien longtemps en ligne. Dommage, car tous propos contradictoires ont au moins le mérite de développer l’esprit critique du lecteur. Mais ce n’est peut-être pas la vocation que s’est donnée ce journal.

Ce soir, en feuilletant le Télérama (qui fait partie du même groupe de presse que le Monde) de la semaine dernière, je tombe sur un article consacré à Baudrillard. C’est plutôut un article-hommage. Et comme les propos du Monde m’avaient un peu dérouté, je lis ce nouvel article.

Dans ce court article, Gilles Heuré nous donne envie d’en savoir plus sur le bonhomme. Etonnant ce Baudrillard qui a publié en 1991 deux livres intitulés “la guerre du Golfe n’aura pas lieu” et “la guerre du Golfe n’a pas eu lieu”. A propos de ces deux titres, Heuré écrit : “Jeu de balançoire sémantique ? Furieux regard, au contraire, sur ce qu’on ne peut pas voir. Il y dénonce le simulacre des images qui escamotent l’horreur d’une guerre filmée comme in vitro par des reportages aux allures de jeux vidéo”. A propos du conflit en ex-Yougoslavie : “La timidité avec laquelle le monde “civilisé” a tenté de mettre fin aux exactions serbes lui apparaissait comme l’aveu que la future Europe autorisait en fait le “nettoyage des minorités gênantes” pour se débarrasser définitivement de “toute contestation radicale”.

Gilles Heuré insiste aussi sur la prodigieuse aptitude de Baudrillard à contrarier les commentaires en vogue. L’article donne l’image d’un penseur en lien constant avec les événements de notre monde. Voici quelques unes des phrases de Heuré que j’ai relevées dans cet article : “Lire la pensée de Baudrillard en cercles concentriques donnait parfois le vertige”. “Il ne cessait de scruter les mutations qui défiguraient l’objet même de nos interrogations : la démocratie, les droits de l’homme, la consommation, la morale, le bien ou le mal. Un sociologue donc, qui voyait sacrément loin, au point d’être aveuglé par l’incandescence des signes ou d’être terrifié par la profondeur des abîmes”. “Il faut relire ses livres et comprendre que derrière le pessimisme hanté par le tragique, à côté du décrypteur de représentations et de paradoxes, un homme-sentinelle rêvait toujours du moyen de souder la communauté humaine”.

Ces phrases me donnent terriblement envie de lire Baudrillard. L’article opposé du Monde également. Les familiers du bonhomme, il en existe probablement parmi les lecteurs de ce blog (au moins Vincent), pourront nous éclairer sur les “indispensables” à lire.



70 commentaires sur “A propos de Baudrillard”

  1. Bernard dit :

    Silence et immobilité !
    Voilà probablement l’un des points communs avec Pierre Rabhi, qu’on imagine contemplatif et donc amoureux du silence et de l’immobilité. Elle m’obsède cette parenté entre ces deux bonhommes. J’aimerais bien creuser cet aspect des choses.

  2. Bernard dit :

    Finalement, si Baudrillard est de son siècle, bien ancré dans les sujets d’actualité, Pierre Rabhi est intemporel ! C’est peut-être la différence essentielle (c’est juste pour la rime avec “intemporel”).

  3. Philippe dit :

    “L’erreur, selon Baudrillard, c’est de croire qu’il faut donner forme au monde, le saisir, aller à sa rencontre, se mesurer à lui. Alors que c’est lui qui nous trans-forme du haut de sa mystérieuse indifférence ou de sa contingence absolue. Baudrillard, le dernier des stoïciens, dans un ultime dépouillement, désirait saisir l’objet ou appréhender le monde en terme d’apparition “et non plus en termes de production d’un monde déjà façonné à l’image de la pensée”. Il désirait éprouver le monde avant qu’il ne prenne fin.”

    (Philippe Petit, dans Marianne)

  4. Vincent dit :

    A priori, comme ça, ils me semblent sur des planètes bien éloignées, mais… ils ont au moins en commun d’être volontairement “à la marge” du système, d’être plus ou moins parvenus de ne pas en être dupes (ce qui n’ets pas une mince affire !)

    Un autre point commun, peut-être aussi : la volonté de gratter sous le vernis pour retrouver en quelque sorte le paléolithique en chacun de nous (notre seule vraie “authenticité”, à bien y regarder) ! Je me demande si ce n’est pas cette dimension-là que tu perçois, Bernard, et qui te plaît.

  5. Vincent dit :

    La différence essentielle, selon moi, entre les deux bonshommes est que Rabhi veut avant tout à transformer le monde (et cherche pour ce faire un art de vivre et une pensée adéquats) quand Baudrillard se contentait simplement de parvenir à le penser. Il y a quelque chose de beaucoup plus contemplatif chez Baudrillard, il me semble, sinon de plus résigné, en tout cas de moins utopique.

    Rabhi croit par exemple à un “autre monde” possible et à un “autre homme” (le “colibri”, si je me souviens bien de sa conf’), et cette croyance est indispensable à son système, car elle le justifie. Cette croyance (qu’on peut qualifier de “platonicienne”) me paraît tout à fait étrangère à la pensée de Baudrillard (qui est à l’inverse plutôt “nietzschéenne”). Pour lui, j’ai envie de dire, “l’autre monde” et “l’autre homme” sont déjà là (on ne sait juste pas les voir)… mais surtout pas “à venir et/ou construire”.

  6. Vincent dit :

    Sa phrase “Tous les événements qui n’adviennent pas continuent de devenir” est une bonne illustration de ce qu’on pourrait appeler son “fatalisme”. Pour lui en effet, au fond, on ne peut pas changer grand chose au cours du monde. Par une sorte d’ironie du sort (de “retour du refoulé”), d’une certaine façon, tout ce qu’on sort par la porte… revient d’autant plus violemment par la fenêtre.

    D’où le qualifiquatif de “dernier des stoïciens”, employé par Philippe Petit. On pourrait le dire aussi “oriental”, limite “bouddhiste” finalement.

  7. Vincent dit :

    En d’autres termes, pour Rabhi le Mal est ici et maintenant et le Bien renvoyé vers demain, alors que pour Baudrillard Bien et Mal sont déjà là, entremêlés, ni plus ni moins que demain. Plutôt que d’attendre “les lendemains qui chantent”, il préfère tenter de “faire chanter le présent” (c’est ce qui en fait pour certains un immoraliste car il donne du coup l’impression de “pactiser” avec le Diable du présent).

  8. Iznogoud dit :

    Parvenir à réunir deux personnages (Baudrillard et Rabhi) qui ne sont pas dupes chez Dupdup, voilà le résultat des intenses recherches imposées par un Dupdup pas dupe !

    Je ne suis pas dupe Dupdup : c’est quoi c’t'embrouille ???

    Cela m’oblige donc à ce contrepet :
    à ton Rabhi tout vaut Baudrillard ?
    …votons bite arabe ou brille au dard ?

  9. Philippe dit :

    “Jean Baudrillard, disparu le 6 mars dernier, a écrit sur tout. Durant quarante ans, il aura aussi bien parlé de la lessive pax que du coup de boule de Zidane. Il a écrit sur les gadgets, les robots, le crédit, la publicité, les médias, le corps, le sexe, les loisirs, le sida, la drogue, le loft, Sarajavo, Saddam, Chirac, la guere du Golfe, le 11 septembre 2001, les émeutes de 2005, le CPE… Il a eu sa période sociologue à Nanterre, sa période utopiste, sa période cool en Amérique, sa période journaliste à Libération, sa période photographe. Il est lu dans les écoles de la République et commenté dans le monde entier. Mais il était avant tout un sauvage, un primitif, dont nul n’était obligé de suivre la radicale intransigeance. Il était une sorte de poète de 7 ans. Il était un métaphysicien des phénomènes extrêmes. Il était un penseur sans disciples, un écrivain, et non un philosophe désireux de faire école. Il aura commencé dans la violence théorique avec l’échange symbolique et la mort (1976) et aura fini dans la douceur diabolique avec le pacte de lucidité (2004). Il a débuté par une analyse critique du quotidien et de la consommation, il s’est rendu célèbre en rompant avec le marxisme et la posture de l’intellectuel critique. Il lui arrivait même d’impressionner son monde. La vie des formes et le pouvoir de fascination des objets furent sa passion, la disparition de l’échange symbolique fut son idée fixe.”.

    (Philippe Petit, dans Marianne)

  10. Vincent dit :

    Très beau texte de Philippe Petit (pour info : né en 51, c’est un docteur en philo, ancien prof devenu journaliste, auteur d’un livre d’entretien destiné à faire connaître Baudrillard intitulé Le paroxyste indifférent, Grasset, 1997).
    Seule réserve : si Baudrillard a bien pour idée fixe “l’échange symbolique”, il ne me semble pas qu’il diagnostique sa “disparition”, mais bien plutôt - au contraire - sa persistance… d’autant plus intense même qu’on tente de le nier en instaurant un “échange rationnel et marchand”.

  11. Jean dit :

    Puisque vous avez apprécié les extraits sur la photo, voici la suite :

    Il fut un temps où la confrontation avec l’objectif était dramatique, où l’image elle-même était encore un enjeu, une réalité magique et dangereuse. Tout alors exprime l’absence de complaisance envers l’image - peur, défi, fierté - ce qui donne à n’importe quel paysan ou bourgeois du début du siècle au milieu de sa famille le même sérieux mortel et farouche qu’à un primitif. Leur être s’immobilise, leurs yeux se dilatent devant l’image, ils prennent spontanément la stature du mort. Du coup, l’objectif devient sauvage lui aussi. Toute promiscuité du photographe et de son objet est exclue (au contraire des pratiques actuelles).
    (…)
    Dans les festivals, les galeries, les musées, les expositions, les images ruissellent de messages, de témoignage, de sentimentalité esthétique, de stéréotypes de reconnaissance. C’est une prostitution de l’image à ce qu’elle signifie, à ce qu’elle veut communiquer - une prise d’otage, soit par l’opérateur, soit par l’actualité médiatique.
    (…)
    Ce que je regrette, c’est l’esthétisation de la photographie - qu’elle soit devenue un des Beaux-Arts et soit entrée dans le giron de la culture. L’image photographique, de par son essence technique, est venue d’en deçà ou d’au-delà de l’esthétique, et constitue à ce titre une révolution considérable dans notre mode de représentation. Son irruption a remis en cause l’art lui-même dans son monopole esthétique de l’image. Or, de nos jours, le mouvement s’est inversé : c’est l’art qui dévore la photo plutôt que le contraire.
    (…)
    La photo s’inscrit profondément dans une autre dimension, non esthétique à proprement parler - quelque chose comme celle du trompe-l’oeil, qui court au long de l’histoire de l’art, mais reste comme indifférent à ses péripéties. Le trompe-l’oeil n’est qu’apparemment réaliste, en fait il est lié à l’évidence du monde et à une ressemblance tellement minutieuse qu’elle en devient presque magie.
    (…)
    C’est à force de jeu irréaliste avec la technique, par son découpage, son immobilté, son silence, sa réduction phénoménologique du mouvement, et de la couleur éventuellement, que la photo s’impose comme l’image la plus pure et la plus artificielle. Elle n’est pas belle, elle est pire, et c’est en tant que telle qu’elle prend force d’objet dans un monde qui voit précisément s’exténuer le principe esthétique.
    (…)
    Le monde en lui-même ne ressemble à rien. En tant que concept et discours, il a à voir avec beaucoup d’autres choses - en tant qu’objet pur, il est non identifiable. L’opération photographique est une sorte d’écriture réflexe, d’écriture automatique de l’évidence du monde.
    (…)
    La magie de la photo, c’est que c’est l’objet qui fait tout le travail. Les photographes ne l’admettront jamais et soutiendront que toute l’originalité réside dans leur inspiration, dans leur interprétation photographique du monde. C’est ainsi qu’ils font de mauvaises, ou de trop bonnes photos, confondant leur vision subjective avec le miracle réflexe de l’acte photographique.

    (Jean Baudrillard, Car l’illusion ne s’oppose pas à la réalité…, Descartes et Cie, 1998)

  12. Mag dit :

    Je viens de lire l’article sur Baudrillard dont je parlais plus haut (sans l’avoir lu avant, ça m’apprendra !) et que Vincent m’a envoyé (merci beaucoup…). Ben, j’ai pas trouvé de propos homophobes… Pourtant, j’ai cherché, mais non, rien, alors j’en conclus deux choses :

  13. Mag dit :

    D’abord je ne sais pas me servir d’internet… J’avais pas fini, moi, Dupdup, tu me censures ?

    Donc, Baudrillard mérite d’être approfondi (pour moi, hein, j’parle pas pour les autres), surtout parce que je ne suis pas sûre d’avoir tout saisi sur sa conception de l’individu.
    Wikipédia, c’est super, tant que les auteurs n’extrapolent pas trop…

  14. Vincent dit :

    Ce n’est pas trop Wikipédia qui est à incriminer, il me semble, mais plutôt Thomas Florian l’auteur, plutôt léger, de Bonjour Baudrillard (Baudrillard sans simulacre) d’où était tirée la référence falsifiée.

    Autrement plus pertinente (ou du moins intéressante) est peut-être en effet la critique de Sokal et Bricmont, auteurs du fameux Impostures intellectuelles… et Wikipédia n’oublie pas d’en faire mention.

  15. Jean dit :

    “L’échange symbolique.
    Il s’agissait pour moi, au travers de ce concept, de prendre le contre-pied de l’échange marchand, et par là même de faire une critique politique de notre société au nom de ce qu’on pourrait peut-être taxer d’utopie, mais qui été une forme vivante dans bien d’autres cultures.”

    (Jean Baudrillard, Mots de passe, Pauvert, 2000)

  16. Vincent dit :

    Vient de paraître La séduction Baudrillard de Ludovic Leonelli (éditions de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts).

    Je vous tiendrais au courant s’il me semble être une bonne introduction à l’oeuvre de JB dès que je l’aurai fini.

  17. Vincent dit :

    Bon, pas besoin de finir le livre de Leonelli pour me rendre compte de sa pertinence, son importance, son intelligence du “système Baudrillard” (sans pour autant de complaisance).

    Je le conseillerai donc désormais, sans hésiter, à tout lecteur souhaitant aborder l’oeuvre déroutante du bonhomme. Voici comment il conclut son introduction (je n’avais encore jamais rien lu d’aussi clair et précis) :

    “Est-ce encore de la sociologie ? Est-ce de la philosophie ? Comment classer un penseur qui a fait de notre destin, ou plutôt de son absence le point nodal de sa réflexion ?

    On peut le présenter comme un gnostique, c’est-à-dire l’affilier à une pensée, née il y a près de dix-huit siècles en Egypte et en Grèce, qui voyait notre univers comme la fabrication seconde et déformée d’un monde harmonieux perdu à jamais (dont il reste comme unique trace la brillance de notre rétine et des étoiles). On peut également, comme on l’a fait avec les meilleures intentions, dire qu’il est un pataphysicien. Ou prendre son oeuvre comme une théorie-fiction. Ou pire encore : comme une oeuvre d’art. Mais pareilles distinctions, qui peuvent sembler laudatives, pratiquent en réalité le redoutable exercice du compliment assassin. C’est-à-dire, que dans le même mouvement, on lui accorde des bénéfices secondaires (la licence poétique, le sens de la métaphore, la virtuosité de l’écriture) tout en lui retirant l’essentiel : la combativité et la virulence de sa pensée. Car Baudrillard, “philosophe destroy” comme l’a qualifié naguère le magazine Globe, ou “serial-killer conceptuel” tel qu’il s’est lui-même défini, ne s’est jamais départi d’une même volonté : lutter contre la loi capitaliste de “l’équivalence généralisée” (tout s’équivaut, tout s’échange), combattre ce qui s’oppose aux singularités et ce qui érode la beauté de l’illusion et la féérie des apparences.”

  18. Mag dit :

    J’ai oublié de dire, comme Vincent m’a gentiment envoyé l’article du magazine littéraire, je peux également en faire profité quelqu’un d’autre ; n’hésitez pas à demander !

  19. Ludovic dit :

    “Etre toujours à la limite de la contradiction, penser simultanément ce que d’habitude on pense séparément, tenir par la pensée aussi loin que possible deux hypothèses qui se contredisent, ne pas les annuler, mais au contraire les enrichir par effet de frottement et de contamination, là réside l’une des composantes de l’alchimie baudrillardienne.

    On pourrait dire qu’il s’agit d’une pensée cubiste qui n’adopte pas sur les choses un seul point de vue mais qui au contraire multiplie les angles d’approche, analyse un phénomène du dedans, du dessus et de l’envers. Plus qu’une pop philosophie, pour reprendre un terme cher à Philippe Nassif, une Dada theory…”

    (Ludovic Leonelli, La séduction Baudrillard, Ecole nationale supérieure des beaux-arts, 2007)

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