Discographie de Brassens (9)

1969. J’avais quinze ans. C’est à cette époque que j’ai rencontré l’oeuvre de Brassens. D’abord par une seule chanson. Ensuite par un album. La chanson, c’était Les Trompettes de la Renommée (qui figure sur le disque 7). L’album, c’était le 9ème. J’étais en classe de seconde au lycée Gérôme à Vesoul. C’est à la chapelle du lycée que nous nous retrouvions, avec Corinne et d’autres, pour écouter ce disque. Les paroles de Brassens ont probablement dû faire se retourner le Christ de la chapelle sur sa croix. Mais comme il ne pouvait pas se boucher les oreilles (because les clous), c’est probable qu’il garde encore en mémoire aujourd’hui les chansons de l’album 9 et qu’il les connaisse par coeur. Désolé pour ce supplice qui lui a été affligé. Mais j’ai dans l’idée qu’il a peut-être aimé ! Merci à Jean, l’aumonier du lycée, plus tard mon ami, aujourd’hui décédé, d’avoir permis ces moments que je considère aujourd’hui comme surréalistes et qui ont été importants dans mon histoire.

Comme dans tous les disques de Brassens, le thème de la mort est omniprésent. Peut-être plus encore avec ce neuvième disque.

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La première chanson liée à ce thème est un modèle d’écriture. Cette Supplique pour être enterré sur la plage de Sète, Brassens l’a travaillée pendant des années. J’avais lu qu’il avait écrit plus d’une cinquantaine de couplets et qu’il avait ensuite réduit la chanson à treize seulement. Mais même avec treize couplets, vidée des trois quarts de sa longueur, la chanson reste la plus longue jamais enregistrée par Brassens. Dan et Dom m’avaient offert un splendide coffret, reproduction des manuscrits de Brassens. C’est un livre enchanteur, on y suit à la trace la construction de certaines chansons. Voici par exemple un fragment de couplet, non terminé, que Brassens éliminera par la suite de la version finale :

Si l’on pouvait se faire enterrer n’importe où
J’aimerais qu’on creusât ma tombe sur la plage
De Sète mon petit village
Où le sable est si dégueulasse mais si doux.

Puis vient l’histoire cocasse d’une rencontre amoureuse entre Brassens et … un Fantôme de passage. Le sexe y est suggéré d’une manière très drôle : « Je conviai sournoisement, La belle à venir un moment, Voir mes icones mes estampes ». Mais ce genre d’histoire n’arrive pas dans la réalité, ce n’était qu’un rêve, le réveil est un peu brutal et un peu dur avec ce père qui secoue l’oreiller en criant « Vains dieux, tu vas manquer la messe ! ». Très belle chute. Ne dit-on pas d’ailleurs que Brassens commençait la chanson par la chute, puis qu’il la continuait à reculons, à rebours.

De toute l’oeuvre de Brassens, La fessée, est l’une de mes chansons préférées. Les mots sont si évocateurs qu’on imagine précisément la scène, dans tous ses détails. Le cadre est mortuaire, insolite (une chapelle ardente), l’histoire est amorale (draguer la femme d’un copain autour de sa dépouille funèbre), le sexe est plus que suggéré (« menteuse la félure était congénitale ! ») et il y a beaucoup d’humour (« un tablier de sapeur, ma moustache, pensez ») et de tendresse (« et le troisième coup ne fut qu’une caresse »). Du grand Brassens assurément. Une manière de désacraliser la mort. Pourquoi cette chanson n’est-elle pas plus connue ?

La mort donc mais aussi la maladie. Brassens fait taire les bruits qui courent sur son état de santé (ne dit-on pas qu’il est atteint d’un cancer) pour rendre la monnaie de la pièce à la profession journalistique qui colporte des rumeurs. C’est cocasse et il en reste ces vers qu’on gardera longtemps en mémoire :

Si j’ai trahi les gros, les joufflus, les obèses
C’est que je baise, que je baise, que je baise,
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brut’
Je suis hanté le rut, le rut, le rut, le rut !

(ce dernier vers étant un pastiche du texte de Mallarmé :
« Je suis hanté : l’azur, l’azur, l’azur, l’azur ! »)

L’amour est l’un des thèmes forts de Brassens, même s’il traite ce thème avec toujours beaucoup de retenue. La non-demande en mariage ne déroge pas à la règle. Il y a beaucoup de pudeur dans ce texte et un immense respect pour l’Autre (« De servante n’ai pas besoin … »).

On a souvent comparé Brassens à un chêne. Mais le chêne, aussi solide puisse-t-il paraître, comporte en lui-même sa propre fragilité. On n’oserait lui mettre en concurrence un vulgaire roseau. Et pourtant … Avec Le grand chêne, nous avons là l’une de ces chansonnettes dont Brassens a le secret. L’histoire est anodine mais la mélodie facile et enjouée fait qu’elle est restée dans la tête du public. Là aussi, toute l’histoire converge vers la chute (de l’histoire, pas de l’arbre) et cette idée un peu folle qu’il pourrait y avoir des arbres qui accèdent au paradis. Belle idée !

Brassens plein de retenue et de pudeur n’a jamais écrit de textes purement autobiographiques. Ce disque contient pourtant deux histoires qui sont largement inspirées d’expériences très personnelles : « Les quatre bacheliers » dans laquelle Brassens revient sur un petit cambriolage auquel il a participé et « L’épave » dans laquelle un flic devient le héros de l’histoire. Le flic est à condamner en tant que symbole mais derrière se tient aussi un Homme. Le discours est nouveau. Mais Brassens reste avant tout un anarchiste et affirme haut et fort, dans une autre chanson « Le pluriel », qu’il croit plus à l’individualité qu’aux groupements de tous poils :

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens… »

Quelques années plus tôt, avec sa chanson « La complainte des filles de joie », Brassens avait pris parti pour cette profession. Dans ce 9ème disque, il va jusqu’au bout de sa démarche et n’hésite pas à montrer du doigt l’amour libre et celles qui font preuve d’une Concurrence déloyale à l’encontre de nos bonnes professionnelles du sexe. L’époque est à la libération des moeurs, Brassens tient là des propos que d’autres pourraient trouver quelque peu réactionnaires. Cette chanson, qui va à contre-courant de l’époque et de l’air du temps, est sans doute à rapprocher de celle qu’il écrira plus tard, une petite merveille d’écriture : « Chansonnette à celle qui reste pucelle ». Mais nous en reparlerons ultérieurement.

Brassens a toujours été tourné vers le passé. « Hors du temps, intemporel » diront les admirateurs, « passéiste », voire « vieux con » diront les plus critiques. Avec « le Moyenâgeux », Brassens affirme sans ambiguïté son attirance pour une époque lointaine. On sait que Brassens a vécu, même au sommet de la gloire, dans l’appartement de « la Jeanne » dans des conditions de confort plus que spartiates. Brassens n’a jamais eu besoin que du minimum vital. Et même le lit ne fait pas partie de ce minimum vital :

Je mourrai pas à Montfaucon,
Mais dans un lit comme un vrai con.
Je mourrai même pas pendard
Avec cinq siècles de retard.

Avec Le Moyenâgeux s’achève le 9ème album. Cette chanson est effectivement la conclusion d’un disque (« l’album de la maturité ») qui, écouté avec quarante ans de recul, n’a pas pris d’âge, est resté un peu hors du temps et garde aujourd’hui encore toute sa fraîcheur et sa portée.

90 réflexions au sujet de “Discographie de Brassens (9)”

  1. Bernard, tu ne vas pas me croire!

    Moi aussi j’étais au collège Gérôme, j’ai embrassé mon premier amoureux sur le banc devant la prison (tu vois ?), et ça a été une passion de 10 ans tumultueuse mais qu’importe… et je chantais avec Jean Farine sans arrêt. Il me faisait même venir dans sa petite chambre, dans cette grande avenue qui descendait du Lycée belin, pour qu’on fasse de la musique, le mercredi. Il était extraordinaire !
    Quelle coincidence !
    Et le pire : je lui ai demandé de me baptiser vers 12 ans parce que, pour moi ça voulait dire chanter ! (bon, après j’ai déchanté)

  2. je ne sais pas pourquoi j’ai dit « le pire »… abus de langage. Mais j’ai ce souvenir de lui à la messe, le pied sur le banc, en jean, et qui jouait de la guitare (Love, c’était son nom, lalalalalalalaaaa) et ça chantait à tue tête dans la chapelle… et je ne parle pas des retraites de communion, olé olé…

  3. Ben dis donc !!! J’en suis sur le c… !
    J’avais mis un nom derrière ce pseudo de Oups. Hé ben j’ai tout faux ! Va falloir que je me creuse les méninges.

  4. Ne hurlez pas, ne hurlez pas : je connais à peine Brassens, mais, « mes amies féministes » encore elles (ou plutôt la plus féministe de mes amies – grave !) disent de Brassens que c’est un mysogyne. A votre avis, pourquoi ?

  5. Je me rappelle avoir un jour participé à une super messe à la chapelle du lycée, la seule à laquelle j’ai participé d’ailleurs. On y jouait « les copains d’abord », il y avait le grand Bron à la contrebasse et un gars qui s’appelait Triponnier et qui jouait de l’orgue, complétement ivre. Mais mes souvenirs sont vagues, ils ont déjà plus de 35 ans …

  6. Tu ne trouveras jamais, Choupinou… moi c’était autour de 1980/84, environ… et il n’avait visiblement pas changé.
    Héhéhéhéhéhé… cherche, cherche… j’avais pourtant cru comprendre que « malin comme tu es », tu trouverais facilement.
    Je crois que je vais te faire des blagues.

    A l’époque le collège Gérôme « tait un lycée alors?
    et tu vois ce que c’est le banc sous la prison ?
    Et Joëlle, elle était à Vesoul aussi ?
    Tu sais qu’il y a un autre Bernard Dupdup à Vesoul ? (généraliste)

  7. Ah ben y avait toujours « les copains d’abord » à la messe
    c’était à peu près le seul intérêt de la messe : tout le monde chantait, on se mettait à l’orgue, à la guitare, au micro, la folle ambiance !
    Me souviens qu’il m’avait laissé saccager l’adagio d’albinoni à l’orgue ET au chant. C’était lugubre de chanter « ouuuuuuuh » et « Ooooooh » sur l’adagio, mais bizarrement il y tenait !

  8. enfin, cathé, cathé… c’est vite dit : en gros, au lieu de nos parler pendant des heures de l’amour de son prochain, il nous faisait faire des travaux pratiques ! En fait, on allait au cathé comme d’autres vont sur meetic, maintenant.

  9. Non, je ne connais pas l’allumette, mais je brûle de savoir.
    Il va falloir que je fasse fonctionner mon dernier neurone pour mettre un nom ou un visage sur ton pseudo.

  10. Bernard : crois-moi, tu ne peux mettre ni un visage, ni un nom sous mon pseudo. Rassemble tous les neurones que tu veux… t’y arrives pas, foi d’… oups ! j’ai failli cracher le morceau !
    hihihihihihihihihi

  11. Je ne sais pas si j’ose revenir à Brassens…
    Désolée si je dérange.

    Petite anecdote à propos de la Supplique pour être enterré à la plage de Sète :
    Lors de la fameuse interview Brel / Ferré / Brassens de 1969, Brassens a dit :
    « Je te signale que je m’en fous d’être enterré à la plage de Sète, ça m’est complètement égal. J’ai fait ça pour m’amuser, pour aller aux bains de mer… »

  12. oui, pardon, Anne, revenons à nos moutons.
    (mais quand-même, c’est drôôôôôle !)
    (tu n’y étais pas toi, à Gérôme si je me souviens bien, hein ?)

    Tiens pendant qu’on y est : tu le trouves mysogyne, toi ? Tu as une idée de pourquoi elles peuvent dire ça ?

  13. Je comprends, je crois, pourquoi certains (et surtout certaines) pensent ça… mais je ne le crois pas du tout.
    D’abord, il faut remettre les textes de Brassens dans leur contexte. La plupart ont été écrits avant 1968. Je veux dire que quand, par exemple, dans La non demande en mariage, Brassens dit qu’il n’a pas besoin de servante, c’est déjà parce qu’à l’époque, une épouse est avant tout une femme qui s’occupe des tâches ménagères.
    Cette chanson est une magnifique déclaration d’amour qui montre à quel point Brassens est éloigné de la misogynie.
    Il a, bien sûr, égratigné les femmes dans quelques chansons (Une jolie fleur dans une peau d’vache), mais il paraît qu’il en avait pas mal bavé à cause d’une…
    Et il a sorti beaucoup plus ses griffes contre les flics, les notables et les cons d’une manière générale.
    Je crois que les personnes qui trouvent Brassens misogyne ne connaissent pas bien son œuvre.

  14. Ils ne connaissent pas bien son oeuvre… et surtout doivent singulièrement manquer d’humour (voire simplement de second degré) !

    On avait déjà abordé le sujet (de l’éventuelle mysogynie de Brassens) lors des commentaires de Discographie de Brassens (1), en novembre 2006. Mais comme il y a 62 commentaires (et que le sujet est abordé plutôt à la fin, après de nombreux détours) peut-être n’est-ce pas très correct d’envoyer les novices y faire un tour.

  15. C’est peut-être une banalité de le dire, mais Le pluriel, pour moi, est à associer à Mourir pour des idées et Les deux oncles (les deux chansons qui ont déclenché tant de polémique). Elle en est comme l’explication, le fondement théorique.

  16. Je suis passé un petit coup à Sète cet été.
    Brassens n’est pas enterré (comme Paul Valéry) au cimetière marin , mais au cimetière de Py (de l’autre côté, avec vue non pas sur la mer mais sur l’étang de Thau).
    Sa tombe est toute modeste et partagée avec Püpchen et deux autres personnes nommés Cazzani (qui sait ceux-là ?). La Municipalité a eu la délicatesse de remplacer le cyprès de la haie, juste derrière, par un Pin parasol (comme dans la chanson).

  17. Ça faisait longtemps qu’il n’y avait rien eu sur Brassens, ça me manquait… Mais ça valait le coup d’attendre !

  18. « On a souvent comparé Brassens à un chêne. Mais le chêne, aussi solide puisse-t-il paraître, comporte en lui-même sa propre fragilité. On n’oserait lui mettre en concurrence un vulgaire roseau. Et pourtant … »

    Et pourtant, « le chêne et le roseau » de la Fontaine!
    Le roseau plie mais ne rompt pas …
    Vulgaire, peut-être, mais malin!! hi hi hiiiii comme dirait Oups

  19. Ouais, oh, des fois je dis héhéhéééé, aussi, hein… j’alterne…d’ailleurs j’ai entendu dire par des commerçantes furieuses qu’un chêne « très couteux » avait été planté place Pasteur ? Vous l’avez vu ? ça donne quoi ? (suis pas beaucoup là en semaine)

  20. bon, juste une info en passant, même pas une suggestion… vous qui aimez brassens et qui avez l’air de bien le connaître : vous savez, dans mon beau pays plein de traditions chaleureuses, à la période de Noël, de petits groupes de gens courageux se rassemblent dans le froid, aux coins des rues pour chanter des chansons (ça se fait encore beaucoup), avec ou sans instruments. C’est sauvage, pas forcément très pro, mais plein de bonne humeur (surtout quand il neige). Parfois, ils récoltent de l’argent qu’ils redistribuent ensuite à des oeuvres caritatives. D’autres fois, non. Le fait de chanter dans la rue, comme ça gratuitement, est déjà un petit cadeau de Noël, surtout pour ceux qui n’en auront pas.
    Bon, c’était juste une parenthèse sur le thème : « partageons nos traditions » (p’têt que j’y ai pensé parce qu’il neige)

  21. Bonne idée, on pourrait chanter les chansons de Noël de Brassens, cette année (près du chêne de la place Pasteur). Ça tente quelqu’un ?
    (Heu… à part Le Père Noël et la petite fille, y’a quoi qui pourrait aller ?)

    Oups, tu ne serais donc pas française ? D’où es-tu donc (si ce n’est pas indiscret) ?
    Le blogadupdup commencerait ainsi avec toi une carrière internationale ?

  22. Allez j’ose le dire :

    Je ne connaissais pas, au départ, La fessée chantée par Brassens. (Mes parents me l’auraient-ils cachée ?)

    Comment l’ai-je découverte ? Grâce à qui ? Je vous le donne en mille !!!

    Ben… Par Patrick Sébastien (l’animateur télé) qui en a fait une sorte de sketch dans une de ses émissions de variétés. Il était grimé en GB et imitait sa voix en récitant la chanson avec une jeune femme qui jouait la veuve en imitant la voix de Brigitte Bardot. Evidemment, ils mimaient en même temps explicitement la scène.

    Je me souviens que je n’ai d’abord pas cru l’animateur lorsqu’il a assuré que le texte était authentiquement de Georges Brassens. (Il faut dire que mis en scène au premier degré et interprété par Patrick Sébastien, il perdait un peu de sa finesse.)

    Le problème est que, maintenant, les images du sketch me reviennent tout le temps en tête lorsque j’entends (ou chante) la chanson. Impossible, du coup, pour moi, de la classer comme Bernard parmi mes préférées (même si Patrick Sébastien, on s’en doute, avait choisi une comédienne aux jolis arguments)

  23. La supplique… un modèle d’écriture : observez donc l’alternance méticuleuse des rimes masculines et féminines ! Du grand art (comme on en fait plus) !!!

  24. si c’est bien de pouvoir lire les textes, j’aurais bien aimé avoir la musique avec, style karaoké… vous n’avez pas ça ? Toi, Vincent qui parlais d’en emporter un sur l’île ?
    Suis surprise en lisant ces textes : on m’a dit ces jours derniers que pour écrire des chansons, il fallait considérablement réduire le nombre de mots et rester très elliptique. Visiblement non !

  25. Hééééééééé ! Maiiiiiiiiiiiiiiis !!….. Laisse chercher Bernard ! Il a déjà eu une petite liste d’indices en privé… il devient chauve à force de chercher…
    (en tous cas, les chants de Noël, c’est des christmas carols, c’ets plutôt joli, et si tu veux, Humeur Badine, je t’emmène faire un p’tit tour dans la neige pour t’en apprendre…)

  26. Je suis bien content d’avoir échappé à la version de Belle et Sébastien, il avait quand même réussi à me truffer le crâne avec le petit bonhomme en mousse !

    J’adore aussi cette chanson et c’est vrai que le physique comme le sérieux de Brassens renforcent l’érotisme trouble de cette chanson… en quoi elle rejoint aussi, je trouve, la fantôme, une autre perle pour moi.

    Bien possible donc que l’affreux Jojo ait eu besoin de fournir un bulletin de santé après des aventures aussi scabreuses !

  27. Merci à Anne d’avoir recentré la conversation sur Brassens. Oups et moi avons parasité le début des commentaires mais ce dialogue continue maintenant en privé. Je me rends compte que j’ai fait une vraie mégarde sur l’identité de Oups. C’est plutôt comique comme situation.

    A propos de l’anarchisme de Brassens, je viens de trouver un texte fouillé qui analyse Brassens et la politique :
    http://brassenspolitique.free.fr/trois.htm

  28. Dans La fessée, la moustache en « tablier de sapeur », vous savez ce que ça signifie ?
    Vous auriez trouvé ça insultant, vous ?

  29. OK pour aller chanter les chansons de Brassens dans la rue avec Humeur Badine, ça me permettra de démasquer celui qui se cache sous ce pseudo !

  30. Non, une moustache en tablier de sapeur, ce n’est pas insultant mais la situation est comique car c’est à ce qualificatif que Brassens réagit alors que la logique aurait voulu que ce soit plutôt à propos du bec de lièvre, qui est quand même moins flatteur.

  31. Intéressante la remarque d’Oups sur l’art de l’ellipse.
    Elle m’éveille cette remarque (que je vous livre sans trop savoir ce qu’il faut en penser) :
    C’est peut-être ce qui fait la différence entre Brassens (qui est un très talentueux « artisan de la chanson ») et Ferré (qui est un grand « poète »).

  32. Tiens, une explication intéressante : dans le Petit Robert de 1996, la signification de « tablier de sapeur » est la suivante : argot : toison pubienne abondante (d’une femme).

  33. Intéressante aussi cette expression à propos de la pipe « Bourrez-la donc ». La connotation sexuelle est alors évidente, c’est un vrai encouragement !

  34. Ok pour l’interprétation comique du « tablier de sapeur » qui, pour ceux qui ne le savent pas (c’était mon cas il n’y a pas si longtemps que ça) est une expression désignant la toison pubienne féminine (…en même temps qu’un plat à base de gras-double)

  35. Un bec de lièvre sous un tablier de sapeur, vous pourriez me faire un dessin pour qu’on voit à quoi ça peut bien ressembler ?

  36. Les expressions « ciseleur de mots » ou « orfèvre » me paraissent encore plus précises que « artisan de la chanson ». Je crois que Brassens n’a d’ailleurs jamais revendiqué le mot de poète. Je suis d’accord avec ce qui a été dit plus haut sur ce qui fait la différence entre Brassens et Ferré.

  37. Quelques remarques, en vrac :

    La supplique… est bien sûr un hommage au célèbre poème de Paul Valéry intitulé Cimetière marin. C’est aussi, selon les propres mots de GB la suite du Testament de l’album 3. (« Cette supplique, je l’ai gardée dans mes papiers des années, je n’arrivais pas à la finir. Elle m’avait été dictée par Le testament, une chanson que j’avais faite depuis très longtemps, et il y avait une espèce de continuation. Mon testament, je voulais le continuer, je voulais, à ce moment-là, que l’on m’enterrât sur la plage de Sète ! Mais la chanson me paraissait trop longue, alors j’avais supprimé toute cette fin. Cela me turlupinait […] Pendant très longtemps, je n’avais pas trouvé la chute, la dernière strophe ne venait pas. »)

    – Dans le Le fantôme GB n’a pas affaire à une débutante (comme dans Le mauvais sujet repenti) mais, au contraire, à une femme qui a « deux mille ans de plus » que lui qu’il n’hésite pas à emporter avec lui. Une occasion d’évoquer son goût pour les femmes mûres (Jeanne, son amante-logeuse, avait en effet 30 ans de plus que lui).

    La fessée : une variante en quelque sorte de L’orage.

    Le pluriel : une des rares chanson où il dit « je ». D’une certaine façon, son Manifeste.

    Les quatre bacheliers : un hommage posthume à son père (mort l’année précédent la sortie du disque). Pour info : dans la réalité il lui aurait offert non pas sa blague à tabac, mais un sandwich.

    Le bulletin de santé : ironie du sort, la supposition des journalistes s’avèrera prophétique, il mourra bien du cancer quelques années plus tard. (Encore une chanson où s’exprime son rare « je »)

    La non-demande en mariage : contrairement à l’idée courante, c’est à mon sens davantage un plaidoyer contre le concubinage que contre le mariage. Pour l’anecdote : il n’a jamais habité avec sa « régulière », Püpchen. (« Trois fois par semaine, nous nous donnons rendez-vous à 15 heures. A partir de 14h je suis heureux. Je sais que j’ai rendez-vous avec elle. »)

    Le grand chêne « vivait en dehors des chemins forestiers », tout comme GB, dans Les trompettes de la renommée « vivait à l’écart de la place publique »

    Concurrence déloyale : Se plaint-il vraiment de cette évolution des moeurs ? Chacun peut entendre cette chanson à la façon qui lui convient : de l’ambiguité élevé au grand art (comme dans Le père Noël et la petite fille, Bonhomme,etc.)

    L’épave : une chanson hommage au gardien de la paix qui le secourut le jour où, pris par une crise de colite néphrétique, il se roulait de douleur sur un trottoir parisien.

    Le moyennâgeux : nouvel hommage à François Villon (la chanson est parsemée d’allusions à la vie ou aux poésies du poète)

  38. Tonton Bernard, stp (je suis sûr que tu as les réponses) :

    – Dans La non-demande en mariage la contrebasse est jouée avec l’archet. Dans quelles rares autres chansons est-ce le cas ?

    – Dans l’album, on trouve deux anglicismes (« at home » dans Le fantôme, et « sleeping » dans La supplique…). Y en a-t-il d’autres ailleurs ?

  39. il ressemble à Nicholson en moins truculent…
    c’est drôle, c’est le texte des bacheliers qui m’a fait trembler. Me demande bien pourquoi.

  40. Dans les quatre bacheliers, qui est un texte assez long, Brassens coupe la monotonie de la musique en alternant les couplets dans deux tonalités différentes. A la fin du premier couplet en La, il monte de trois demi-tons en passant en Do (avec un accord de Sol 7 pour marquer la transition). A la fin du deuxième couplet, il fait le chemin inverse, baisse de trois demi-tons en revenant au La (avec un accord de Mi7 comme transition). Et ainsi de suite.

    Brassens a la même technique dans une autre chanson antérieure. Quelqu’un sait de quelle autre chanson il s’agit ?

  41. C’est curieux : quand Brassens emploie des mots anglais ou des mots modernes, ça passe très bien dans le texte, alors qu’on a l’impression que le langage vient d’une autre époque. Le mot sleeping en est un exemple. Mais aussi « le bar américain » dans le moyenâgeux.

  42. Quelques éléments biographiques sur l’année de parution de l’album (1966) :

    – GB a 45 ans (cela fait 20 ans qu’il connaît Püpchen)

    – Au grand dam de GB, Jeanne se console de la mort de son mari Marcel (l’Auvergnat) en épousant, à plus de 70 ans, un autre poivrot dépressif, à peine âgé de 37 ans, qui l’emmène en voyage de noces sur le porte-bagages d’un cyclomoteur.

    – Obligé de quitter l’impasse Florimont, il achète un appartement en duplex, pas très loin, rue Emile Dumont. Par le plus grand des hasards, il se retrouve voisin de palier de Jacques Brel qui s’apprête (déjà !) à faire ses adieux à la scène.

    – Ses crises de colite néphrétique empirent au point qu’il devra se faire opérer d’un rein l’année suivante.

    – Joseph Kessel et Marcel Pagnol voudraient le voir poser sa candidature à l’Académie française. La nouvelle circule dans Paris et inquiète ses admirateurs qu’il rassurera en déclarant « Je ne renterai pas à l’Académie qu’après Charles Trénet ». L’été suivant il recevra tout de même le Grand Prix de la poésie de cette Académie (ce qui vaudra un article mémorable d’Alain Bosquet dans Combat intitulé : Brassens ? Et pourquoi pas Fernandel ?)

    – etc…

  43. Je n’ai pas « en tête » le souvenir de la chanson qui fonctionne aussi en décalant chaque couplet de trois demi-tons (mais je me souviens bien que tu nous l’avais pointée lorsqu’on l’avait abordée). Faut vraiment qu’on cherche ?

    Sinon, pour rebondir sur l’allusion de l’ambiguité de Concurrence déloyale, cette déclaration de GB qui, elle, est sans aucune ambiguité (et éclaire donc le sens ironique qu’il donnait à cette chanson) :

    « (…) Par exemple, manger de la viande le vendredi, c’estune nouvelle morale… Par exemple, se faire baiser en dehors du mariage, c’est une nouvelle morale. S’essayer avant lemariage, ça me paraît être un enouvelle morale… Je vous signale que, moi, à ce moment-là, j’ai été toujours partisan de cette morale-là, qui a cours aujourd’hui. J’ai même été un des premiers à le dire nettement (…) »

  44. Dans « la fessée », l’allusion sexuelle est également évidente dans le vers :
    « ma pipe dépassait un peu de mon veston… »

  45. A propos de l’expression « délices de Capoue » dans l’avant avant dernier vers de « la fessée » :

    Ce sont les plaisirs dans lesquels l’armée d’Hannibal, victorieuse jusque là, s’attarda dans la ville de Capoue. Les Romains eurent ainsi le temps de se ressaisir, et Hannibal ne prit jamais Rome. Dommage, car au lieu de parler une forme abâtardie de Latin, nous parlerions aujourd’hui une forme abâtardie de Carthaginois, c’est à dire de Kabyle.

  46. D’autres remarques, en vrac (cette fois, inspirées de http://www.analysebrassens.com/) :

    La supplique… : « Cerné de près par les enterrements » : GB vient de perdre successivement sa mère et son père ; « codicille » : acte ajouté à un testament pour le modifier mais aussi terme employé pour désigner les poèmes de Villon (encore lui !) qui ne font pas partie de son Testament ; « Mimi Pinson » : jeune couturière républicaine dans une poésie de Musset et chanteuse accordéonniste à scandale dans une comédie d’André Berthomieu ; « grisette » : couturière ; etc…

    Le fantôme : la « brise » qui « troussa le drap » est à rapprocher du vent fripon de L’eau de la claire fontaine et du Pont des Arts.

    La fessée : « Mon Dieu, ce que c’est tout de même que de nous » : expression employée par Bossuet dans ses Oraisons Funêbres et par Maupassant dans Bel Ami.

    Le pluriel : le « faisceau des phallus » est une allusion au « faisceau des verges », symbole des magistrats romains, puis emblême du fascisme italien.

    Les quatre bacheliers : un sycophante est un délateur (étymologiquement « ceux qui dénoncent les voleurs de figues »).

    Le grand chêne : la « fumée qui s’élève jusqu’à Dieu » est une référence à l’histoire de Caïn et d’Abel, dans la Genèse (la montée des sacrifices d’Abel, le berger, monte directement vers Dieu, tandis que ceux de Caïn, l’agriculteur, reste au sol)

    Concurrence déloyale : « Manon Lescaut » : prostituée héroïne de L’histoire du chevalier Des Grieux et de Manon de l’abbé Prévost.

    L’épave : le « Chemin de Damas » fait allusion au récit biblique relatant l’apparition de Jésus à Saül (futur Saint-Paul) sous une forme lumineuse éclatante ; « la chemise d’un homme heureux » est l’objet de la quête à la fois du fils d’Haroun-el-Rachid dans Les enfants du capitaine Grant de Jules Verne et d’un personnage de Voltaire.

    Le moyenâgeux : l’expression « jeu de la bête à deux dos » est inventée par Rabelais ; « Au Trou de la Pomme de Pin » est une taverne citée par Villon ; « Montfaucon » était l’emplacement du gibet parisien ; « témoin : l’abbesse de Pourras » : expression de Villon ; « jambes en l’air » : pendu ou au lit ? Double sens accentué par le vers suivant : patibulum (« Sur la veuve patibulaire ») étant le nom latin de l’échafaud ; « Il y a quelque chose de pourri au royaume de truanderie » est une référence au Hamlet de Shakespeare (« Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark »).

  47. GB fait tout de même énormément référence à la Bible et la religion chrétienne dans ses chansons, et bizarrement autant pour s’en détacher que pour accomplir ses valeurs.

    J’imagine dès lors qu’il doit parler davantage à ceux qui ont reçu, comme lui (et Bernard, d’après les informations qu’il nous a fournies), une éducation d’imprégnation chrétienne et s’en sont ensuite écartés autant qu’ils pouvaient, qu’à ceux de la génération d’après 68 qui n’ont pas eu à parcourir ce chemin, fournir cet effort.

  48. J’ai trouvé ça sur Internet :
    (Ça dit quelque chose à quelqu’un ?)

    Le nouveau bulletin de santé de BD

    J’ai perdu ma moustache, j’ai perdu ma chev’lure
    D’une façon si nette et à si vive allure
    Qu’on me suppose un mal qui ne pardonne pas
    Ou bien d’autres bêtises, on dit n’importe quoi.

    La Maison d’la Nature ayant réglé ses dettes
    Certains de mes voisins qui en veulent à ma tête
    S’acharnent désormais, toujours derrière mon dos
    A colporter sur moi res rumeurs, des ragots.

    Or lassé de servir pour eux de défouloir
    D’entendre courir des bruits et de sales histoires
    Je me lèv’ de mon lit d’hôpital et je vais
    Chanter pour rétablir toute la vérité.

    D’abord, pour commencer, pendant la dernière Guerre
    Je n’étais même pas né, comment aurais-je pu faire
    Pour glisser sous mes draps un Allemand perdu
    Non, j’vous jure, mes amis, on ne m’a pas tondu.

    J’n’ai pas non plus rejoint la horde pathétique
    de l’autre énucléé qui fait d’la politique
    Je n’ai que du mépris pour sa bande de skin heads
    Un crèv’rait devant moi qu’il n’aurait pas mon aide.

    Certes, je ne cache pas que mon beau crâne est chauve
    Et qu’un lit d’hôpital est mon unique alcôve
    Mais je n’ai pas encore, non, non, non, trois fois non
    Ce mal mystérieux dont on cache le nom.

    Toute la vérité, tant pis, pourquoi la taire
    Si je suis alité et n’ai plus ma crinière
    C’est la faute à Mimi, à Lisette, à Ninon
    Joëlle, pardonne-moi, je ne sais pas dire non.

    Si j’ai trahi les roux, si j’ai fait un malaise
    C’est que je baise, que je baise, que je baise
    Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute
    Je suis hanté : le rut, le rut, le rut

    Si vous n’me croyez pas, prenez donc l’annuaire
    Recherchez dans les « d » et faites l’inventaire
    On n’y trouvait jadis que deux ou trois Dupont
    Depuis que j’suis passé on en trouve à foison.

    Entre autres partenaires, je compte et j’en suis fier
    Les épouses légitimes de mes amis sincères
    Qui me pensant fichu mettent toute leur foi
    A m’donner du bonheur une dernière fois

    C’est beau, c’est généreux, c’est grand, c’est magnifique
    Et dans les positions les plus pornographiques
    Je leur rends les honneurs, à fesses rabattues
    Quel bonheur, mes amis, que vous soyez cocus !

    Et voilà ce qui fait que quand vos légitimes
    Rentrent après s’être offertes à mes caresses intimes
    Elle simulent la migraine et s’endorment épuisées
    Sans trop oser vous dire comment va ma santé.

    Certes il m’arrive bien revers de la médaille
    De laisser quelque fois des plumes à la bataille
    Non je ne dirai pas, où j’ai cueilli tout ça
    Une tache de champignons ça ne se révèle pas.

    Ces étranges parasites aux effets secondaires
    Echangés dans l’amour sont m a croix ma bannière
    Car s’ils mettent rarement l’existence en péril
    Ils s’en prennent bien souvent à la pilosité virile.

    J’ai perdu ma moustache et vous jure sur ma tête
    Que toute cette histoire, eh bien, je la regrette
    Non pas parce que vous êtes par mes forfaits cornus
    Mais quand je chante Brassens, j’me sens maint’nant tout nu

    Quand j’aurai retrouvé mes poils vénérables
    Où se sont tant frottées ces femmes adorables
    Je les inviterai avec leurs bons maris
    Et on chantera tous jusqu’au bout de la nuit.

  49. Mais non, vieux crouton, pas « perdus », juste « égarés ».
    Et quel plaisir, de temps en temps, de les retrouver !

  50. Dans notre petit groupe Brassens samedi dernier, il y a eu un petit débat à propos de la chanson « concurrence déloyale ». Cette chanson est-elle à prendre au premier degré ou non ?

  51. ben, au second, non ? Connais pas Brassens, mais d’après ce que j’ai lu sur cet article, ça n’avait pas l’air de trop l’arranger les filles trop vertueuses, si ?

  52. J’admets qu’on est tous tentés d’interpréter les choses « comme ça nous arrange » et de ne voir et retenir que ce qui conforte nos propres points de vue, voici cependant (de façon plus détaillée que précédemment) des éléments qui me semblent objectifs, laissant entendre que Brassens donnait évidemment un sens ironique à cette Concurrence déloyale, bref qu’il ne défendait pas mais se moquait des arguments qu’elle développait :

    1) S’il a souvent défendu les « putains » en tant que personnes, il n’a jamais laissé entendre qu’il était pour la prostitution. Bien au contraire. Il était à sa façon trop « puritain » pour cela :
    Il disait d’ailleurs (en 1979) : « (…) En réalité, je n’ai pas choisi l’adultère parce que c’était un péché, mais parce que c’était la seule solution pour moi. Comme je n’aimais pas non plus – d’abord je n’en avais pas les moyens et je suis contre – la prostitution bien sûr. Et puis, ça en me viendrait pas à l’idée, même si j’avais les moyens, de payer une femme pour avoir des rapports… (…) Moi je n’ai jamais eu de rapports avec une prostituée. Je veux dire : je n’ai jamais eu de rapports avec une prostituée en la payant. D’abord, j’étais contre le principe ; je suis contre le commerce. C’est un truc satanique, comme disait Baudelaire, et je n’en avais pas les moyens… Mais j’en eusse eu les moyens, je ne l’aurais pas fait, puisque je pouvais le faire autrement. Parce que j’aurais eu honte de faire ça. » (…)

    2) De plus, comme suggère Oups, il n’avait rien contre l’encanaillement des bourgeoises. Bien au contraire, encore.
    La preuve (toujours dans l’entretien de 1979 avec Philippe Nemo, sur France-Culture) : (…) « Si vous voulez, du temps où j’avais quand même besoin de… – puisque nous sommes sur terre, ne l’oublions jamais, surtout, uniquement pour continuer l’espèce -, j’avais quand même des besoins sexuels comme tout le monde. Les autres satisfont leurs besoins sexuels dans le mariage, en prenant cette espèce de biais de la société. Moi, je ne l’avais pas, alors je me tournais vers les femmes qui s’emmerdaient avec leur mari quoi ! Et il y en avait plein. Surtout à Paris, il y en avait partout. Partout, il y en avait beaucoup. Seulement en province, elles n’osaient pas le manifester. A Paris, c’était plus facile. » (…)

    3) Il est en plus clairement libertaire, est-il besoin de le rappeler ?
    (…) « Par exemple, manger de la viande le vendredi, c’est une nouvelle morale… Par exemple, se faire baiser en dehors du mariage, c’est une nouvelle morale. S’essayer avant le mariage, ça me paraît être une nouvelle morale… Je vous signale que, moi, à ce moment-là, j’ai été toujours partisan de cette morale-là, qui a cours aujourd’hui. J’ai même été un des premiers à le dire nettement. » (…) (ibidem)

    4) J’admets cependant qu’il n’était pas très clair avec les « très jeunes filles » (celles qui « troussent leur layette »). A mon avis, il était très « tenté » par ces jeunes femmes (qui en plus devaient lui tourner autour) mais ne se l’est jamais autorisé (pour des raisons indépendantes de sa « volonté »). Il n’osait simplement pas. C’était sans doute trop éloigné de son éducation puritaine :
    Je le cite encore : (…) « On ne pouvait coucher avec une fille sans être marié avec elle. Avec une jeune fille ? Mais alors c’était une « fille », à ce moment-là, qui passait pour une pute aux yeux de tout le monde. Qui couchait facilement avec tout le monde. Alors, dans ce cas-là, je ne me gênais pas. Mais je ne me fusse pas permis de déflorer une fille, par exemple. Alors que maintenant… Je suis trop vieux, bien sûr, pour m’adonner à ce genre de plaisanteries, mais maintenant je le ferais sans scrupules si j’avais à le faire. Vous comprenez pourquoi ? Parce que maintenant, ça n’a plus d’importance tout ça. » (…)

    Voilà pour « mes » arguments.
    Quels sont ceux maintenant de ceux qui défendent l’idée que Brassens avait écrit cette chanson au premier degré ?

  53. La musique ! La musique, Vincent, elle contredit l’idée que tu défends. Elle est solennelle, sans humour. Il n’y a assurément aucun deuxième ou troisième degré dans ce texte, il est à prendre au premier degré je pense. Il a des mots tros durs contre les rombières, les punaises de salons de thés …pour imaginer un seul instant que c’est de l’humour. Ce n’est pas son style habituel. Et je ne pense pas qu’il faille opposer au texte de cette chanson des propos antérieurs de Brassens. Brassens est à une période différente de sa vie, elle bascule. Il n’y a rien de commun, au niveau des idées j’entends, entre les textes tardifs (chantés par Bertola) et les premiers textes. Brassens est très désabusé à la fin de sa vie. Mais peu de gens s’en rendent compte car ne nous est parvenue de Brassens qu’une image d’Epinal entretenue par les médias et un peu par Brassens lui-même. Nous verrons dans le disque 11 avec « mourir pour des idées » que Brassens évolue vers une attitude différente. Déjà dans ce disque 9 l’évolution est palpable, les propos tenus dans plusieurs des textes de cette époque ont parfois fait qualifier Brassens de réactionnaire. « L’épave » est aux antipodes de « Hécatombe » écrit 15 ans plus tôt. Et si Brassens écrit en cette année 66 « le moyenâgeux », c’est parce qu’il ne se sent pas vraiment bien dans la modernité et dans cette nouvelle époque. « La concurrence déloyale » procède de ce refus. Comme plus tard « chansonnette à celle qui reste pucelle », chanson qui va à contrecourant des moeurs de l’époque. Et là, je ne pense pas que l’on pourra trouver dans cette dernière chanson la moindre once de second ou troisième degré. Elle est à prendre au pied de la lettre, tout comme « concurrence déloyale ».
    Ce qui conforte mon idée, c’est que la plupart de ceux qui ont chanté « concurrence déloyale » avec nous samedi soir ont pris cette chanson au pied de la lettre, ça ne veut pas dire qu’ils ont raison, loin de là, ça montre juste que c’est l’impression première que dégage cette chanson. Et je me fie beaucoup à mes premières impressions.

  54. Brassens l’anar est devenu bourgeois à la fin de sa vie, me semble-t-il (sans jugement de valeur de ma part). L’histoire du flic qui le ramasse dans la rue est une bonne occasion pour lui de se racheter des méchancetés qu’il a dites sur cette profession. Idem pour « la messe au pendu » qui contrebalance les propos antérieurs sur les curés. Idem pour concurrence déloyale qui contredit des propos de début de carrière.
    Cette chanson « concurrence déloyale » est en parfaite harmonie avec la chanson du disque précédent « Le mouton de Panurge ». Dans ce mouton de Panurge, il n’y a, me semble-t-il, aucun second degré ou sens humoristique. Evidemment que Brassens a été volage, mais le voila maintenant rangé du côté de ceux chez qui « une petite flèche perdue va se planter pour toute la vie ».

  55. J’entends bien ton point de vue, Bernard, mais que fais-tu de ce qu’il dit dans l’interview dont je cite des extraits ? Ce n’est pas rien tout de même ce qu’il dit, notamment qu’il était (il parle bien au passé) « contre le principe » même de la prostitution. Il mentirait, donc, 13 ans plus tard ? Ou aurait tout bonnement oublié ? Ou tellement changé (pas très puritain, pourtant, sa « défloraison » de jeunes filles « sans scrupules ») ?

    Et puis, autre argument fort :
    Troisième couplet : « En vérité je vous le dis » et « Sainte-Madeleine, protégez-nous ». Comment peut-on penser que ce soit lui qui s’exprime ainsi ? Non, ce sont assurément ces bigots/bigottes (qu’il n’a, eux/elles, jamais cessé de critiqué) qui parlent dans cette chanson. Comment expliquer ces expressions (on ne peut plus « catho ») autrement, sinon ?

    Quant à la musique, n’a-t-on pas déjà remarqué, ici même, qu’il avait utilisé la même musique pour un enterrement et un mariage ? Je me souviens même avoir mis en commentaire un extrait d’article de Drillon qui disait en substance que pour Brassens, comme Stravinsky d’ailleurs, « la musique n’exprime rien – rien qui relève de l’expressivité » (comme le prouve, entre autre, Le vieux Léon, chanson de deuil sur un air de valse, limite « java »)

  56. Brassens a eu un côté volage en amour. C’est évident (encore que, dans ce domaine, ceux qui en parlent le plus sont ceux qui en font le moins). Brassens aime braver les interdits, y compris évidemment dans ce domaine précis. Faire le mur pour aller voir sa belle, oui ! Profiter de l’absence d’un mari pour aller coucher avec sa femme, oui ! C’est son côté « lutter contre l’ordre établi », contre la morale bien pensante. Mais que des personnes qui font partie de ce fameux ordre établi, les tenants de cette morale bien pensante (les rombières, les punaises de salon de thé) prennent pignon sur rue pour s’adonner à l’amour libre, non. C’est probablement cet aspect là qui choque le plus Brassens. J’en suis presque convaincu, même si j’entends une partie des arguments avancés par Brassens.

  57. Il n’y a pas de contradiction sur le fait que Brassens utilise la même musique pour un mariage et un enterrement. D’abord, ces deux événements sont empreints du même côté solennel. Par ailleurs, pour Brassens, la vie fait partie de la mort, et inversement. Passer de l’un à l’autre ne pose aucun problème d’ordre existentiel à Brassens. L’humour est une force de vie et Brassens n’est jamais aussi bon que lorsqu’il manie l’humour sur des chansons qui traitent de la mort (la ballade des cimetières, la fessée…).

  58. Concernant « le vieux Léon », la musique n’est pas aussi gaie que ça. Bien sûr il s’agit d’une valse mais la tonalité en Si mineur confère à cette valse un côté plutôt triste. Et la mélodie elle-même, dans sa deuxième partie (« mais les copains, suivaient l’sapin, le coeur serré…) est empreinte elle aussi d’une certaine tristesse.

  59. Ainsi, pour Brassens, « la musique n’exprime rien qui relève de l’expressivité » ? Et la chanson « le fossoyeur » ? C’est assurément l’une des chansons dont les paroles sont les plus tristes mais aussi l’une de chansons dont la musique est la plus triste. L’adéquation entre texte et musique est parfaite. Et « le blason » ? Et « les passantes », vous croyez, honnêtement, que Brassens aurait pu coller sur ces textes la même musique que pour « Fernande » ou « le gorille » ?
    Il y a beaucoup de personnes qui n’entendent pas toutes les subtilités de la musique de Brassens et qui pensent que Brassens a mis les mêmes musiques et les mêmes rythmes sur toutes ces chansons. ça me désole et parfois ça me gonfle.
    La semaine dernière, j’ai entendu un mec (j’ai rarement vu quelqu’un aussi imbu de sa personne) qui affirmait que Brassens c’était quatre pauvres accords et qu’il fallait jouer les chansons de Brassens d’une autre manière que la manière habituelle. Il s’est mis au piano, nous a accompagnés sur la chanson « le fantôme ». Mais il n’a pas joué le très bel enchaînement SibM/Sibm (un vrai régal pour l’oreille) qui amène une forte nuance musicale à la musique e cette chanson qui, par ailleurs, est déjà très belle. Evidemment, Brassens joué comme un bourrin …

  60. Ce matin, j’ai entendu sur France Musiques un interview de Dominique Nohain, 82 ans, fils de feu Jean Nohain (vous vous rappelez du célèbre duo Mireille et Jean Nohain). Au cours de l’émission, il y a eu un interview de Georges Brassens daté des années 60 dans lequel Brassens racontait tout ce que les chansons de Nohain (mais aussi de Trenet) lui avaient amené, et notamment son désir de se lancer dans la chanson.

  61. Ce qui fait de Brassens un grand c’est, entres autres, qu’on peut dire sur lui tout et son contraire…et ce qui me plait dans ce blog c’est qu’on le fait avec intelligence…
    Au sujet des Cazzani : Louis Brassens (le père) avait épousé Elvira Comte née Dagrosa veuve d’Adolphe (sic) Comte mort à la guerre en 1915 (eh oui ! Sans guerre de 14-18, pas de Brassens…), mère de Simone, née en 1912 grande (demi) sœur de Georges qui naîtra en 1921. Simone épousera le sétois Yves Cazzani. Leur fils unique est Serge Cazzani, né en 1945, actuel détenteur des droits d’auteur de son oncle. Il gère (avec les éditeurs) ses droits avec tact, ce qui fait qu’on trouve autant de Brassens « illégaux » sur le Net. A titre de comparaison, il est très fortement déconseillé de mettre du Brel « pirate » sur la toile, le risque de procès est grand.
    Brassens misogyne ? Ecoutez Le Blason… Quant à Une Jolie Fleur, avez-vous remarqué que le « je » de l’histoire est un « homme objet »… c’était précurseur, à l’époque, de montrer que l’homme pouvait aussi bien être objet que la femme.. Respecter la femme, c’est aussi la prendre comme elle est, pute ou pas, soumise ou pas, peau de vache ou pas, vu que nous aussi on peut être pute (Tachan : « On est tous des putes »), soumis, peau de vache.
    Et la musique de Brassens (sauf pour les bourrins et les oreilles de lavabo) ! Y’en a des choses dedans, Favreau n’arrête pas de le répéter. Bernard a raison (ah, les majeurs-mineurs !) aussi en parlant d’adéquation, mais j’ajouterais qu’il peut le faire « à l’endroit » comme dans Le Fossoyeur (musique triste, texte triste) ou « à l’envers » comme dans la Mauvaise Réputation (musique guillerette pour une histoire qui se termine en pendaison).

  62. sur la tombe de Georges Brassens, vue cette semaine (Mai 2008)

    avec lui 1921-1981
    Simone CAZZANI née COMTE 1912-1994
    Yves CAZZANI 1915-2003
    et Jona HEIMAN, dite PÜPCHEN 1911-1999

    un grand bonhomme que ce Georges ! unique…

  63. « Ce que c’est tout de même que de nous ». J’aime bien cette expression. Je l’ai lu aussi dans Le petit chose, d’Alphonse Daudet.
    Une petite remarque comme ça au milieu de cette discussion de spécialistes de Brassens.

  64. Lurbeltz, merci pour cette intervention qui me redonne envie de retravailler les chansons de Brassens.

    Pour ceux qui ne connaitraient pas cette expression « ce que c’est tout de même que de nous », extraite de la chanson « la fessée, voici la chanson en entier racontée en plus en bande dessinée :
    http://www.youtube.com/watch?v=eSWsqtyL4Z0

    Je rappelle qu’il existe un site très intéressant qui propose une analyse très intéressante des textes de Brassens. Voila ce que ça donne pour « la fessée » (on y apprend d’ailleurs que l’expression « ce que c’est tout de même que de nous » n’est sans doute pas d’Alphonse Daudet :
    http://www.analysebrassens.com/?page=texte&id=96&%23

  65. Ma chanson préférée de Brassens …
    Alors un grand merci à celui qui a inspiré cette magnifique chanson.

  66. Mort à 95 ans ! ça conserve le bon air de l’Auvergne.
    Tiens à propos, mon dimanche musical sera consacré à un grand artiste mort lundi à l’âge de 97 ans ! Je vous laisse deviner de qui il s’agit …

  67. Pinetop Perkins?
    Si c’est la bonne réponse je n’ai aucun mérite et je le reconnais avec élégance.
    J’ai trouvé la réponse sans peine grâce à Google et à mon humble avis chacun en aurait fait autant. C’est une question d’honneur que de le reconnaître.
    :wink: C’était juste un petit clin d’oeil (partiel) au « A vos plumes (4) »

  68. Brassens, c’est bien lui qui était amoureux de Daisy et qui a écrit « Mourir pour Daisy D. », c’est bien ça ? :w00t:

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