Petit dimanche musical (3)

Continuons de dérouler, au fil des dimanches, vos choix musicaux. Cette nouvelle rubrique me prend beaucoup de temps (le temps qu’il faut pour visionner des tas de vidéos et les sélectionner) mais je prends un plaisir énorme, chaque samedi, à découvir des talents ignorés et à revoir des artistes que j’avais parfois perdus de vue.

Commençons par Crazy Song, extrait d’une vidéo de Ben Harper choisie par Nico :

Mais aussi Galaxy 500 de Reverend Horton (choix de BF15), Depeche Mode (Fred D.), Bernard Joyet (Nanou), Jean-Marie Vivier (Joëlle), Glenn Gould (Christophe), Nusrat Fateh Ali Khan (Vincent), Douze fois par an de Jeanne Cherhal (Serenense), My Lady Story d’Antony and the Johnsons (Steph), Caught short in the long run, extrait de April d’Elliot Murphy (Anne), Lovefool de The Cardigans (Oups) et L’affiche Rouge extrait de Léo Ferré chante Aragon (moi-même).

Bon dimanche à tous.

57 réflexions au sujet de “Petit dimanche musical (3)”

  1. Déjà, surpris par Ben Harper (que je ne connaissais que de nom) : il est tout jeune !!!! Ou du moins donne cette impression, alors qu’il me semble que ce nom « circule » depuis longtemps, non ? Il a quel âge ? Est-il l’inventeur de cette technique de jeu ? Si oui, comment raconte-t-il cette invention ? Sinon (ce qui n’a rien à voir) : qu’est-ce qu’il est beau !!!

    Pour ce qui concerne Léo Ferré, n’existe-t-il pas plusieurs orchestration de cette chanson ? L’originale n’était-elle pas moins « religieuse » (mais du coup moins envoûtante) ?

    Enfin, tu n’as pas choisi la vidéo de Nusrat Fateh Ali Kahn où il exprime au mieux la magie de sa voix (lorsqu’il improvise et monte… au-delà des nuages, malgré son poids), mais j’aime beaucoup le beau bordel qui règne autour de lui : les gens qui se lèvent pour le vénérer, lui jeter je ne sais quoi (des fleurs, des billets,… ?), danser. Très oriental et totalement inconcevable chez nous (où le respect et l’admiration se manifestent plutôt par l’immobilité).

    (Je n’ai pas encore pris le temps d’écouter les autres vidéos)

  2. Aaaaaaah Bach par Glenn Gould, un dimanche matin, au réveil (heu… ben oui, je me suis couché tard) et cette impression d’être sorti sous la lumière vive et froide qui règne dehors tout en restant au chaud chez soi. Merci Christophe !

  3. Glenn Gould est au piano ce que Mac-Enroe était au tennis : un génie « à part » inventant une inimitable gestuelle (Gould est assis aussi bizarrement devant son piano que Mac-Enroe se plaçait sur sa ligne de fond de cour pour servir).

  4. C’est étonnant ce besoin irrépressible de Glenn Gould de chantonner en même temps qu’il joue. A rapprocher des mimiques et des contorsions incroyables d’un autre virtuose du piano : Keith Jarrett (Jarrett pas de le dire !).

  5. Concernant Ferré chante Aragon, il existe d’autres versions, notamment la version originale, mais celle que j’ai mise est la seule dispo sur le net.

  6. <p>En fait, il y avait une erreur de lien sur le morceau choisi par Stéph. Revoici donc le morceau qu’il aurait aimé que je choisisse :<br />
    http://www.youtube.com/watch?v=Mja04fbbcFs</p&gt;
    Merci à Anne de m’avoir appelé pour me signaler l’erreur.
    Si les amies m’appellent chaque fois que je fais une erreur, je sens que je vais faire tout plein d’erreurs !

  7. Pour ce qui concerne le chantonnement de Glenn Gould, j’ai l’explication suivante : il avait, je crois, une façon bien spéciale de « travailler » une partition. Il la lisait, l’apprenait par coeur et la travaillait dans sa tête (sans jamais la jouer sur le piano). Au moment de l’enregistrement, il tendait certes les mains vers l’instrument mais ne s’occupait guère d’elles ni de lui (ni de tout ce qui était autour de lui d’ailleurs). Il était uniquement concentré sur ce qu’il avait en tête.

  8. Un problème de fuite, donc, en quelque sorte. Toute la musique ne s’écoulait donc pas par les mains. Quelques gouttes s’échappaient par la bouche !
    Il aurait suffi de changer le joint !!!

  9. Chic ! Un nouveau dimanche musical.
    Je joue le jeu et suis allée voir l’ensemble des vidéos sauf My Lady Story sur laquelle il y a un problème technique de lien. Mais Steph a mis un lien vers une autre video d’Antony and the Johnsons que je viens de visionner.

    Ben Harper. Un musicien incroyable. Il paraît que ses concerts sont fabuleux et qu’il n’hésite pas à jouer trois heures d’affilée.
    Sa technique est le slide, utilisée par les bluesmen du Delta du Mississipi. Peut-être que Steph peut nous en dire plus.
    Le bonhomme est charismatique, virtuose et excellent chanteur. Il fait partie des quelques artistes qu’on apprécie tous à la maison.
    Je voudrais parler d’un autre artiste que je pense être le digne héritier de Ben Harper, il s’agît de John Butler. Comme lui, il utilise la technique slide, entre autres et c’est un guitariste vituose. Je l’ai vu avec son trio en concert l’année dernière et je le classe facilement parmi les dix meilleurs concerts que j’ai vu.
    http://www.dailymotion.com/video/xcj0v_john-butler-trio-oceans
    Ici, il n’utilise pas la technique slide et il ne chante pas, mais on peut se rendre compte de la qualité de son jeu (la qualité vidéo n’est pas terrible, mais pour l’avoir vu en chair et en os, je peux vous dire qu’il est très beau aussi).

    Reverend Horton Heat, c’est le nom complet du groupe qui définit lui-même sa musique de « country-fed punkabilly », c’est à dire un mélange de country, de punk et de rockabilly. Tout un programme. Ils ont fait des morceaux plus énervés que celui mis en lien mais je n’ai pas trouvé de vidéo. Ceux que ça intéresse peuvent essayer de trouver le morceau Wiggle sticks, idéal pour un dimanche puisque tiré de l’album The Full Gospel Sounds.

    Bernard Joyet et Jean-Marie Vivier. Merci à Nanou et à Joëlle de parler de chanteurs francophones peu connus (aucun des deux n’a d’article dans Wikipedia). Je ne connaissais ni l’un, ni l’autre (ou peut-être un tout petit peu Jean-Maris Vivier que j’aurais entendu chez les dupdup ?). Ça donne envie d’approfondir, de combler ces énormes lacunes.
    Je me demande si je ne suis pas un peu boulimique de musique. Ces dimanches musicaux sont terribles, comme une vitrine géante de pâtissier, avec en plus des voix amies qui susurreraient « et celui-là, tu ne veux pas goûter ? Il est très bon aussi, tu sais ? ».

    Glenn Gould. Et sa coiffure étonnante à la Fifi Brindacier. Lui aussi, il est plutôt beau gosse. Et virtuose. Même en tant qu’interprète, c’est un vrai créateur. J’ai lu un truc étonnant sur lui : « Si Glenn Gould aimait peu Chopin et les dernières œuvres de Mozart («Mort trop tard», selon lui), il admirait en revanche la chanteuse Petula Clark, à laquelle il consacre un article élogieux en 1964. »

    Nusrat Fateh Ali Khan. J’ai ici le même problème qu’avec le flamenco. Je ne connais pas et je n’arrive pas à « rentrer dedans ». Ça fait partie des styles musicaux dont je me dis que je les aborderai peut-être plus tard. Ou peut-être pas.

    Jeanne Cherhal. C’est bien fait, c’est propre, c’est net. Ça ne m’emballe pas plus que ça. Je crois n’être pas très touchée par certains artistes de la « nouvelle chanson française » qui décrivent le quotidien dans leurs morceaux (je n’aime pas du tout Vincent Delerm).

    Anthony & The Johnsons. Le nouveau lien de Bernard ne marche pas non plus. Est-ce que c’est pour que quelqu’un l’appelle à nouveau ?
    Mais Steph en a mis un qui, je suis d’accord avec lui, pointe sur un de ses plus beaux morceaux. Pour les « anciens » du blog, on en a déjà pas mal parlé. De l’intensité de l’émotion que ce type a dans la voix. À ne pas écouter les jours de trop grand spleen.

    Elliott Murphy. Je suis une inconditionnelle. Il joue aussi de l’harmonica comme un dieu. Je ne vais pas m’étendre, par contre, j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez.

    The Cardigans. Je ne connaissais pas. Paraît que c’est un tube. Ça m’échappe. Je crois que je n’en pense rien. Bon, d’accord, c’est un live, il n’y a qu’une prise, mais je trouve que la chanteuse… ne chante pas très bien ! Et que la musique n’est pas assez géniale pour faire pardonner ce défaut.

    Léo Ferré. Lui aussi, on en a déjà pas mal parlé. Il mériterait qu’on lui consacre des articles entiers. Lui, il aurait bien le droit de chanter mal que je lui pardonnerais. Même a capella. Lui, quand il parle du quotidien, il le transcende par la poésie. Lui, ne joue pas dans la même cour.

  10. Ben ça, alors ! C’est incroyable, Oups. Figure-toi qu’hier soir, justement, Bernard a dansé. Il a dansé sur du Brassens.
    Mais le plus étonnant, c’est que c’était exactement la même chorégraphie que celle de ce cacatoès !

  11. Bernard, toi qui sait tout (ou du moins qui est sous chaque « masque »), elle était présente, Oups, hier soir, à la soirée Brassens ???
    (Me demande si j’ai pas ma petite idée)

  12. Si Anne dit que je danse comme ce cacatoès, j’en suis très très flatté !

    ça m’intrigue ce que tu me dis Vincent. Oups ferait partie du groupe Brassens ? Je vais y réfléchir. Oui, pourquoi pas !!!

  13. Non finalement, c’est pas possible ce que tu me dis là. Elle m’avait dit qu’elle me pincerait lorsqu’elle me verrait.
    Au fait, tu pensais à qui ?

  14. hihihihihihihihihihihihi !!!
    hohohohohohohohohohohoho !!!

    mouahahahahahahahahahahahahahaha !!!

    arrêtez ! je commence à me sentir importante !

  15. J’avais été scotché la première fois que j’ai entendu Antony & the Johnsons et j’avais d’ailleurs écrit un article sur cet artiste. Pour retrouver cet article, on peut le rechercher à la date du 13 avril 2006 ou taper « antony » dans le moteur de recherche du blog.

  16. Alors là, ça suffit, je ne sais pas comment danse Bernard, mais j’imagine bien ce qu’il en est. Je fais moi-même partie de la catégorie piquet de pâture.
    Tout comme il y a une beauté intérieure, il ya des danseurs intérieurs ! Et toc !
    J’ai même entendu dire que des facteurs génétiques (sanguins) conditionnaient cette capacité… c’est vous dire que dame nature ne distribue pas équitablement, ce serait bien triste !

    Très bien que Ben Harper fasse son apparition ici : comme chez Anne, tout le monde écoute chez moi. Et il n’est pas que bon slideur ! Tiens une autre pointure à la gratte et au slide, David Gilmour, le guitariste de chez Pink Floyd : http://fr.youtube.com/watch?v=kdqMrqJVwt8
    J’ai bie aimé Reverend Horton Head avec ce côté « vintage » qui contraste bien avec les accès bien speed qui rappellent un peu le rockabilly. Et c’est assez joyeux je trouve, j’ai de plus en plus de mal avec les musiques dépressives.
    Tiens, à propos, c’est bien ce qui me gêne finalement dans la New Wave avec les Dépêche Mode par exemple : j’ai pourtant écouté ça et tout ce courant musical au milieu des années 80 quand j’étais étudiant. On croisait partout des gens blafards aux cheveux et aux habits noirs, et on ne s’en rendait même plus compte ! Cela dit, il reste de très bons morceaux, mais ce courant musical me paraît secondaire aujourd’hui.
    Ah ! la pianiste de Bernard Joyet me plaît finalement mieux que ce chanteur même si les références à Brassens et Higelin, un oublié de nos dimanches, me plaisent bien. Et si ça se trouve elle est gérontophile ! Avec Jean-Marie Vivier, c’est un oubli cruel de ma liste qui se ravive : j’adore Félix Leclerc ce mariage improbable entre l’écorce et la sève… très Amérique du Nord.
    Bon sang ce Glenn Gould ! Un vrai sale gosse d’iconoclaste comme je les aime. Dans une émission de France q, j’avais entendu que très peu ont pu l’enregistrer : il chantonnait ou ponctuait son jeu de sons divers, car il adorait ça… mais tout le monde s’en arrachait les cheveux (sauf lui il a des couettes, vous avez remarqué ?!). Et comment il se tient sur son tabouret ? Truc de ouf non ? Et puis on dira ce qu’on voudra, mais Bach ça vaut bien Mozart !
    Quand à Nusrat Fateh Ali Khan, c’est effectivement balèze (!), j’aimerais bien voir ce que donne transposé de la gamme pentatonique… parcequ’au niveau rythmique, il n’y a rien à jeter. Il y a des moments très rock’n’roll je trouve, ou très proches du scat…
    Antony & the Jonsons… rien à dire, le talent à l’état pur comme savent si bien faire les Anglais.
    Ça faisait un moment que je n’avais entendu les Cardigans, c’est une des bonnes conséquences de ces dimanches musicaux je trouve : nous rafraîchir les oreilles ! C’est un sacré boulot de tout écouter d’un coup : même avec trois ou quatre fenêtres ouvertes, j’ai du mal à ne pas dépasser les deux heures ! Là sont les limites du 512 K sans doute.
    Et Ferré par là-dessus : je jure d’avoir écouté jusqu’au bout, et je connaissais déjà bien sûr… et ben… toujours rien ! Ce mec me déprime grave !
    Merci quand même et encore pour toutes ces nouveautés.

  17. (…) Glenn Gould joue des sonates de Haydn. Le disque est rayé au début de la sonate numéro 62. Dans le mouvement lent, il se produit quelque chose, un ratage. L’interprète oublie brusquement la musique, toute cette masse de musique depuis le premier soir du monde. Il joue à deux notes du silence. Il invente une émotion pure, effrayante, qui n’aurait avant cet instant emprunté aucun corps, sauf peut-être celui d’un simple d’esprit ou d’un fou. La musique tombe de plus en plus sûrement, elle va vers le bas, elle tend le jour comme un fil à plomb. L’âme glisse au fond du corps, à la verticale. Elle se volatilise durant la chute. Avec la fin du mouvement, tout est désert. Il n’y a plus rien, pas même la musique qui continue encore. Quoi dire. Quoi en dire. Les mots n’ont plus cours à ce niveau du langage, c’est le niveau de la mer, le repère absolu. Les pensées viennent au début, la mémoire, le faible ressac des mots. Puis on ne pense à rien. On ne pense plus à rien. Cette musique, elle fait la nuit autour d’elle. (…)

    *

    (…) Il y a, voyez-vous, cette supériorité insigne de la musique sur les livres : c’est que la musique rend bête, incomparablement. Elle enlève l’âme de la bouche. Elle se produit dans un temps blanchi, dévasté. Elle danse sur notre disparition, elle donne ses fêtes pour le jour où nous n’y sommes plus. (…)

    (L’enchantement simple, Lettres vives, 1986)

  18. Je me suis offert Glen Gould en arrivant ce matin au bureau; avec un peu d’appréhension, car cet artiste me boulverse à chaque fois.
    Ce qui me frappe c’est sa participation complète à la musique. Quand il commence le deuxième mouvement (la main droite joue seule), la main gauche accompagne la phrase musicale, semble l’encourager dans une chorégraphie subtile, puis se pose dans la phrase avec une délicatesse extrême.
    Sa participation de tout le corps, y compris au travers de la voix, confirme que la musique ne peut pas s’exprimer sans cet engagement physique entier, et qu’elle vient avant tout du centre, c’est-à-dire du ventre.
    Quant à l’expression concentrée et complètement intériorisée de son visage, elle me fait penser, mais là vous allez dire que j’exagère, à celle qu’une femme peut avoir quand elle donne naissance à un enfant : ce qui est en train d’advenir est d’une telle intensité que tout le reste du monde disparaît.

  19. Glenn Gould disait que s’il devait passer le reste de ses jours sur une île déserte, condamné à ne jouer et à n’écouter qu’un seul compositeur, il choisirait Bach. Pourquoi ? Deux raisons : « Son brio d’écriture et de jeu éblouissant, et cette qualité que je ne peux définir autrement que par ce grand mot un peu vague : l’humanité. »

    *

    Il faut être aussi puriste en contrepoint qu’un Glenn Gould pour relever chez Bach des fautes d’écriture, et aussi musicien, il est vrai, c’est-à-dire préférant l’esprit à la lettre, pour ne pas vouloir les corriger.

    *

    Gould s’usait à user son vieux Steinway CD 318 modèle 1938 usé jusqu’à la corde, le menton près des touches, comme s’il voulait, on ne sait, le manger ou le vomir. Je suis sûr que Gould parfois flairait son ivoire, comme un enfant ou un chien, pour ne pas se perdre dans l’inhumanité du temps.

    *

    Quant à Gould (le pianiste qui fascinait tant Bernhard, par son refus du pianisme et même du piano), il incarnait trop bien cette pureté folle que l’écrivain cherche avec une mélancolie haineuse dans la musique. Une musique sans corps, un « concept » de musique. La musique, moins la saleté de la faire, jour après jour. Une musique qui ne procéderait que de la pensée, non de l’oreille. Idéal hors d’atteinte, heureusement, mais que contemple sans doute tout musicien de temps à autre.

    *

    L’instrument (…), fût-il de langage ou de sons, distrait de la composition ; il égare l’idée de musique parmi les odeurs de sa fabrique. Cette conception puritaine, qui était celle de Gould, Bernhard la partageait sans doute. L’instrument nous rappelle que nous habitons un corps. Quel corps ? Est-ce le corps érotique ? Pour faire de la musique, comme pour l’amour, il faut toucher, tantôt durcir la prise, tantôt ralentir la caresse ; il faut du souffle, des reins, des doigts, ce corps de la musique qui répugne autant à l’écrivain que le corps de la sexualité, dont il ne veut rien savoir : « Je ne veux pas le moindre contact », fût-ce par écrit, fût-ce à travers le livre, dit Bernhard à se lecteurs. Et ici encore, on ne peut qu’évoquer la phobie du contact de Gould, et sa répugnance pour le toucher purement pianistique. Non que le jeu instrumental doive, ou puisse, être entièrement désérotisé, mais le plaisir, la relation érotique doit être filtrée, sublimée.

    *

    Gould jouant semble parfois un noyé voulant sortir de l’eau du temps, et s’arracher à ses remous par les yeux, les lèvres, les mains, le corps tout entier tournoyant. En ce sens, d’un transport vers un état au-delà du temps, il rejoignait, sans peut-être le savoir lui-même, les expériences de la mystique. Glenn Gould cherchait la limite la plus difficile, entre la musique et son corps. Parfois son attitude corporelle semble aussi exposée que s’il se sentait persécuté par la musique.

    *

    Gould nommait le piano : « un instrument d’égarement ». Fuir la musique dans son exécution, donner du corps à l’absence qu’elle est, c’est à cela que s’attache le musicien dans les moments où il se reveut instrumentiste.

    *

    Gould, on le sait, quitta la salle de concerts pour le studio pour des raisons diverses, entre autres la possibilité, que seul l’enregistrement offrait, de l’interruption et du recommencement. Ceci faisait de lui un créateur, plus qu’un interprète, un recréateur.

    *

    Pour Gould la musique est retranchement, au sens aussi de protection : se retrancher en elle, sombrer en elle. « Le Steinway était ma forteresse contre eux, contre le monde, contre l’abrutissement par la famille et par le monde. »

    *

    Gould était un virtuose de la technique pianistique, non au sens du faire-savoir d’estrade, mais du savoir-faire le plus rigoureusement efficace. Gould en fait était très irrité quand on évoquait Horowitz devant lui. « Pourquoi parle-t-on toujours de la technique s’Horowitz ? Ma technique est meilleure que la sienne. » Et bien sûr, c’était vrai.

    *

    Gould au clavier était un monstre, comme si le piano était lui, et lui, le piano, centaure marmottant en voix fêlée le chant que son grand corps noir faisait résonner. Comme il est juste, ce Gould peint [par Thomas Bernhard dans Le Naufragé] : « Il venait de s’asseoir au piano, et, déjà, il était plongé en lui-même, il ressemblait à un gnome, mais vu d’encore plus près, il ressemblait à l’homme subtil et beau qu’il avait été. »

    *

    Le « retrait de la scène » musicale (scène sociale aussi, et sexuelle), l’expression est consacrée pour parler de la rupture que fit Glenn Gould après son dernier récital à Chicago, le 28 mars 1964. Ne désigne-t-elle plus profondément et généralement l’acte musical et l’écoute musicale : se retirer du monde visible ? Dans cette cache, le musicien s’enveloppe de musique pour ne plus parler, ne plus être. Qu’on ne le voie pas. « Qui ne voit rien entend incroyablement », dit un personnage de la pièce de Bernhard, L’ignorant et le Fou. Et je me souviens de Sviatoslav Richter jouant sans projecteurs, avec sa partition à peine éclairée d’une loupiote, disant que la musique est dérangée par trop de lumière.

    (Musiques de nuit, Odile Jacob, 2001)

  20. Christophe, Ferré te déprime mais pas Antony & The Johnsons ?

    Sinon, j’ai oublié Depeche Mode. Ça doit être un acte manqué. Je reconnais qu’ils sont bons. J’aime beaucoup la voix du chanteur, mais, rien à faire, il y a quelque chose que je trouve glacial dans le son (comme chez pratiquement tous les groupes de la new wave) qui gâche mon plaisir.

  21. Ce qui fait la différence, peut-être, entre Léo Ferré et Antony, c’est le look : autant le premier a en effet un visage et une allure graves, je trouve, autant le second a une tête de clown et paraît déguisé (comme s’il avait fouillé dans le garde-robe d’Elton John). Du coup, sa déprime est plus gay… heu… gaie !

  22. Aaaaah la new wave !!!
    Au siècle passé, de 85 à 87, j’étais à fond dedans (enfin pas complètement) mais j’n’ai jamais vraiment apprécié Depeche mode. J’étais plutôt (et presque exclusivement d’ailleurs) branché The Cure (avec – en partie – la « panoplie » Robert Smith). Après 87 c’était déjà moins drôle, car tout le monde s’y mettait (et le groupe s’est mis à avoir du succès, et à faire des albums beaucoup moins « noirs »)
    Beaucoup de choses ont changé depuis ce temps… mais je n’ai pas tout renié : j’ai gardé le teint pâle (et les cheveux pas toujours bien rangés)

    Y’a eu d’autres fans ici, par exemple, de A forest :
    http://www.youtube.com/watch?v=HY7wuV_C1oI

  23. Savez-vous qu’il y a plus « autiste » que Gould ? Si on en croit Michel Schneider :

    (…) Ses proches racontent que Radu Lupu, enfant, fut longtemps infans, dépourvu de paroles. Il ne parla que vers six ou sept ans, et sut le piano avant les mots. Il fallut l’intercession d’une grand-mère et d’un instrument qu’elle lui ouvrit pour le faire peu à peu entrer dans le monde de l’altérité et de la parole. Sans doute cette histoire est-elle exceptionnelle et peut-être romancée, mais elle recoupe une vérité d’évidence : Lupu est de tous les pianistes vivants le plus autiste. Non pas qu’en privé il se taise, mais en public, assis sur sa petite chaise (comme Gould), il redevient l’enfant taiseux. Parfois, au concert, il a des absences à lui-même et à la musique qui peuvent durer tout un mouvement de sonate. Puis, il revient à lui et à nous, en quelque sorte, et alors, c’est la parole musicale la plus directe, la plus intense, la plus intimement déchirante. (…)

    (opus cité)

  24. J’adore le seul disque que j’aie de Radu Lupu. Il y interprète deux concertos en La mineur, celui de Grieg et celui de Schumann (ces deux concertos étant presque toujours associés, tout comme le quatuor pour cordes de Debussy est toujours associé à celui de Ravel, c’est un mystère pour moi ces associations, je n’en comprends pas forcément l’intérêt).

  25. Moi aussi j’étais à fond dans The Cure. Cheveux crêpés, avec du sucre (argh), maquillage cracra avec un gros trait de vermillon en travers des lèvres, baskets noires etc etc… misèèèère !
    Vincent, tu nous ferais une tite choré new wave un de ces jours, l’air sombre et inspiré, les genoux serrés et les bras qui supplient au-dessus de la tête ???

  26. J’ai beaucoup écouté The Cure, surtout les premiers disques. Et puis, bizarrement, cette musique est sortie de ma vie. Peut-être que la musique manquait de chaleur. A réécouter un de ces jours, juste pour voir comment j’apprécie aujourd’hui …

  27. Ah les Cure… plus que ce groupe, c’est l’énergie des étudiants qui forment encore une part de mes amis qui me rappelle à eux.
    Pour moi, le morceau qui a transporté bien de nos folie était 10:15 Saturday Night. C’est le seul que j’aime encore vraiment écouter, de temps en temps, tellement il est évocateur et puissant. Sinon d’accord avec Anne, Antony & the Johnson est du type déprimant mais je le supporte : je crois que j’ai écouté Ferré trop tôt et que je n’ai plus jamais pu supporter après. Mais j’ai écouté et aimé certaines de ses chansons qui me touchent encore.

    Faut bien le dire : sans les potes, les années 80 ont marqué la fin du bon pain et la New Wave a eu le mérite de le pointer, mais de façon plutôt superficielle et froide. Les punks sont pour moi plus proches de la vérité artistique de ce long moment d’agonie sociale qui perdure, et je les apprécie encore beaucoup.
    Allez tout de même un lien pour les Cure : http://fr.youtube.com/watch?v=H6WIGEuWUT0
    Ce morceau est génial pour moi et beaucoup de mes samedis soirs ont été à cette image, entre désastre délicieux et merveilleuse calamité !
    Par contre, aucune mode dans les vêtements ni les cheveux en ce qui me concerne… faut dire que je n’ai ni le goût de la masse ni la tignasse pour !

  28. Ah ouiiiiii !!! 10:15, saturday night, and the tap drips drips drips drips drips…
    Tu n’aurais pas connu Baroque Bordello par hasard à l’époque? OU Kas Product (que j’ai vus l’année dernière, reformés, aux Eurockéennes)

  29. wow
    dans le lien des 10:15, de Christophe, Bob Smith était jeune, joufflu et en bonne santé, avec les cheveux proprets. Dans celui de Steph, il était passé au noir, au maquillage à donf, voix plus caverneuse, distorsion qui gniaque, gros son, cheveux crêpés. On dirait le passage d’Anakin Skywalker à Darth Vador ! J’ai eu beau chercher, nulle part, de Maitre Yoda je n’ai vu (fille au pair outrée qu’à l’instant, une grenoulle verte aux grandes oreilles, je l’ai appelé).

  30. J’ai bien aimé les deux liens sur Cure, ça me rappelle beaucoup de choses.
    Merci pour cette pi-Cure de rappel !!!

  31. Pour Anne, à propos de l’histoire de la guitare slide (vu que Steph ne répond pas à sa question), voici un lien sympa vers une page qui raconte l’historique de cette technique particulière dont l’origine remonte à Hawaii (voir le texte en fin de page après la présentation des différents outils du slide) :
    http://vleblues.free.fr/SlideKezako.html

  32. Sur l’étrange position de Gould lorsqu’il joue, ses propres mots :

    (…) Comme mon ancien professeur au conservatoire de Toronto, Alberto Guerrero, j’ai élaboré une technique de piano un peu particulière : ma position fait penser à celle d’un bossu. Cette technique a ses avantages et ses inconvénients. Côté avantages, elle permet une grande clarté d’articulation, et il en résulte une sensation beaucoup plus immédiate et beaucoup mieux définie du son. Côté inconvénient, elle rend beaucoup plus difficile l’obtention d’un son vraiment puissant, du type de certains fortissimos de Liszt, par exemple. (…)

    (…) J’ai toujours utilisé la même chaise, pour la bonne raison que je ne peux pas supporter d’être assis sur une surface non adaptée à ma manière de jouer du piano. Tout d’abord, je refuse de m’asseoir sur une surface autre que rigide pendant que je joue, et cela élimine tous les tabourets de piano conventionnels. Cette chaise, incidemment, a maintenant perdu tout ce qui lui restait de son siège. Lors d’une tournée, quelqu’un a marché dessus pendant qu’on la mettait en soute dans un avion. Je n’utilise donc plus désormais que le cadre de la chaise, et c’est étonnant ce que c’est confortable. Que ce soit pour travailler, pour un concert ou pour un enregistrement, j’ai toujours utilisé cette chaise sans exception depuis 1953. Comme vous le savez, je me tiens assez bas au clavier et, quoique cette chaise ne soit qu’à 35 cm du plancher, c’est encore un peu trop haut pour moi, et j’installe donc des blocs sous chaque pied du piano pour surélever l’instrument de 3 cm, ce qui me place en réalité à 32 cm du sol. Je n’arrive franchement pas à comprendre comment qui que ce soit puisse jouer du piano à la hauteur habituellement permise par les tabourets ordinaires, et ne comprends pas non plus la fonction qu’une telle hauteur est censée remplir. Pour moi, le contrôle s’accroît en proportion directe de la proximité du clavier. Lorsqu’on voit quelqu’un arriver en scène et s’asseoir sur une de ces machines ajustables, puis se relever pour manipuler le réglage jusqu’à trouver le point supposé idéal, il est évident qu’il n’arrivera pas d’un concert sur l’autre à retrouver à un poil près la même exacte hauteur. Avec mon système, je suis toujours à la même hauteur ; je n’ai pas changé d’un millimètre en plus de vint ans. (…)

    (Non, je ne suis pas du tout un excentrique, Fayard, 1986)

    Trouver « confortable » de jouer sur une chaise dont il ne reste plus que le cadre, faut vraiment être secoué ou puritain au dernier degré tout de même (l’hédonisme était pour lui « le comble de ce qui est péjoratif »), non ?

    Sinon j’ai des éléments sur l’article qu’il a écrit en 1964 (évoqué par Anne) et son admiration supposée pour Pétula Clark, si ça intéresse quelqu’un.

  33. Gould doit avoir une logique bien à lui pour préférer surélever un piano de 3 cm, à chaque fois, plutôt que raccourcir les pieds de sa chaise une fois pour toutes.

  34. Bon, voilà mon petit florilège; ça secoue moins que ce qui a été présenté …
    – bella ciao, chant des partisans italiens
    – Romica Puceanu et orchestra Florea Cisaca : Etau Zarzarii-Nfloriti (album Roads of gypsies)
    – Angélique Ionatos – To tragoudi tis limnis
    – Miles Davis et Gil Evans : concierto de Aranjuez
    – Soledad : danse 1 Capelleti
    – Villa-Lobos : Bachianas brasileiras – Vittoria de los Angeles
    – Agnes Baltsa : Varkarolla, S. Xarhakos
    – Grieg : quartet à cordes – Truls Mok
    – Melingo : Nerigon
    – chants pygmées du Gabon : Jodis
    – et puis le bruit du vent dans les arbres …

  35. Anne : mdr !
    moi j’ai aussi vu des gens qui roulaient sans selles… mais ça je crois que c’était juste pour le plaisir.

  36. Glenn Gould : sa transe corporelle, complètement indépendante de la maîtrise technique parfaite des mains, qui volent sur le clavier sans le voir, tandis que sa tête oscille les yeux fermés. Aucun cabotinage pianistique. L’oreille absolue.

    (Cool Memories II, Galilée, 1990)

  37. Il faudrait dresser un egrammaire des diverses façons de parler qui partagent les pianistes, non pour différencier l’infinie diversité de leurs énoncés, mais pour distinguer l’énonciation propre à chacun. J’en verrai de trois sortes. Certains s’en tiennent à la première personne et ne cessent de dire « je ». Horowitz ne jouait pas Mozart, Beethoven, Chopin ou Liszt, il jouait Horowitz de la première à la dernière note. D’autres préfèrent servir la troisème personne et cherchent à s’effacer : on pense à Solomon ou Edwin Fischer. Et puis, un troisième type de pianiste refuse cette dualité entre le moi et l’objet. Leur mode d’adresse est le « tu ». Ils parlent, non seulement à l’autre, mais à sa place. Ils disent « il », même lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes. Ils prennent à témoin l’inconnu familier, le dissemblable fraternel que nous sommes, le temps d’un concert. Il en existe peu. En fait, je ne vois que Glenn Gould, Dinu Lipatti ou Evgeni Kissin.

    (Musiques de nuit, Odile Jacob, 2001)

  38. A côté des inhibitions propres au jeu du piano, des angoisses envahissantes, au-delà du trac normal, des affections plus ou moins fonctionnelles, telles que les contractures, crampes, voire perte de sensations tactiles, véritables faillites de la résidence dans le corps, qui peuvent entraver le déroulement d’une carrière d’un pianiste (Leon Fleischer, Michel Béroff, Vladimir Horowitz, Byron Janis, Glenn Gould en furent des exemples parmi d’autres), il existe une forme de pathologie assez fréquente, une sorte de repliement autistique du pianiste, pouvant aller jusqu’au silence définitif : plus de concerts, plus de disques et même plus de jeu du piano, fût-on seul et sans témoins.
    Les quatre plus grands pianistes de ce demi-siècle (Richter, Gould, Horowitz, Benedetti-Michelangeli) ont tous été frappés à un moment ou un autre par des crises de dépression ou de mélancolie qui les réduisaient au silence, parfois pour de longues périodes, en proie à un véritable syndrome de disparition. Martha Argerich a dit d’Arturo Benedetti-Michelangeli, peut-être le plus mystérieux des pianistes, qu’il lui avait appris « la musique du silence ». De même, Thelonious Monk, pianiste de jazz (1917-1982), traversa quinze ans de silence à peu près total. On le vit un jour de 1969 à San Francisco passer une soirée entière suant à grosses gouttes à enfoncer les touches du piano très doucement, sans qu’aucun son ne sorte. Puis il se leva et dit : « Bon set, non ? » Provocation ? Non pas. Certitude d’avoir atteint à des rivages où dire et ne pas dire, être et ne pas être, sont au sens strict équivalents. Certains pianistes connurent de telles phases de silence, de retrait, voire d’autisme.

    (…) Par ailleurs, nombre de pianistes semblent avoir été atteints de symptômes phobiques. Peur de l’avion (Horowitz, Richter, Gould), peur des maladies (Gould encore), peur des repas en voyage (Horowitz), peur du piano lui-même (Benedetti-Michelangeli, Gould, toujours). Les lubies ne sont pas rares non plus : Joseph Hofman (1876-1957), après s’être retiré du concert en 1946, passa les dix dernières années de sa vie loin du piano. Il inventait des mécanismes d’horlogerie et démontait et remontait sans cesse ses inventions pour lesquelles il obtint d’importants brevets. Claudio Arrau, à vingt et un ans, souffrait d’inhibitions qui le faisaient mal jouer en concert des passages ne présentant aucune difficulté. Il fit une psychanalyse brève avec le Dr Abrahamsohn qui le ramena à l’enfance, comme il se doit. « Pour un enfant, s’en aller jouer devant une assitance de deux mille personnes, c’est tout simplement contre nature », confiera-t-il plus tard. « Et combien d’enfants, parce qu’ils ne se sentent pas à l’aise, se réfugient dans l’échec. A mesure que je grandissais, je trouvais plus embarassant d’être le centre d’intérêt. » Mais de la souffrance psychique elle-même, le grand interprète saura ensuite retirer des forces créatrices. Arrau parle de l’angoisse comme d’une ressource et non d’un obstacle pour le pianiste : « Le don de ressentir l’anxiété, l’anxiété liée au simple fait d’être homme, nous donne le pouvoir de nous investir dans n’importe quelle autre émotion – dans n’importe quoi d’humain. »

    (Musiques de nuit, Odile Jacob, 2001)

  39. (…) Glenn Gould, toute sa vie, a craint son corps. On se moquait de ses phobies (…) et l’on connaît l’emploi alterné et incessant qu’il faisait des sédatifs et des excitants. Cette fuite sinusoïdale autour d’un axe ou d’un état supposé inaccessible mais toujours approché, procède chez lui, comme chez tous les être humains, de la même recherche insensée, qui dépasse celle d’un bien-être qui recule d’autant plus qu’on l’approche, recherche idéale, totale, désir fou : être sans corps. Pour l’avoir poursuivi plus loin que quiconque, Gould est un modèle, un modèle de modèle. (…) Le désir de Gould de n’avoir plus de corps est celui de l’homme qui voudrait ne pas avoir mangé du mauvais fruit. Se passer de corps, se passer de piano, retrouver le pur regard sur la page… voir Dieu. (…)

    (Préface à Glenn Gould, entretiens avec Jonathan Cott, JCLattès, 1983)

  40. Le psychanalyste anglais Winnicott distingue l’aire du jeu et l’aire de la réalité. L’artiste est celui qui n’a accès à l’aire de la réalité qu’à travers l’aire de jeu. Le pianiste, d’une certaine façon, n’est qu’un enfant qui joue, et son instrument, un « objet transitionnel » parmi d’autres, comme Winnicott les a nommés, tenant la réalité à distance et en même temps permettant de la constituer. La différence ? Le public. La contrainte de ne pas « faire ça tout seul », ou plutôt de le faire dans l’absolue solitude, mais pour d’autres. Sans doute son art (son jeu) l’écarte-t-il de la réalité partagée par les autres hommes, mais il est aussi ce qui lui permet d’atteindre et de transmettre une réalité plus réelle, si l’on ose dire. C’est ainsi qu’il faut comprendre la nécessaire pathgologie du retrait des artistes : une solitude créatrice.

    (opus cité)

  41. je crois que dans le domaine des musiques, les pianistes ont un rapport un peu plus particulier avec leur instrument, puisqu’ils font partie des rares qui n’empoignent pas l’instrument : ils sont obligés de garder une distance physique avec lui et ne font finalement que le toucher du bout de doigts… C’est une sorte de face à face avec des effleurements. Ca doit vraisemblablement plonger le musicien dans une plus grande solitude, au moment du jeu, qu’un violoncelliste par exemple, ou encore un trompettiste. Je cherche d’autres instruments qui, comme le piano, contraignent l’artiste à rester seul face à eux, mais même la batterie, ça ne marche pas : d’une part on empoigne les baguettes. et d’autre part, on pénètre un peu plus l’instrument qui est disposé en demi cercle tout autour du batteur.

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