Le jardinage, étonnamment moderne ?


JARDINER À NOTRE ÉPOQUE, ÇA VEUT DIRE QUOI ?

Drôle de question, non ? Car elle sous-entend que jardiner maintenant, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’autrefois.

Effectivement, faire du jardin aujourd’hui ne correspond pas aux mêmes préoccupations qu’auparavant.

Pendant une dizaine de millénaires, depuis que l’Homme s’est sédentarisé, le jardinage n’a pas eu vraiment d’autres fonctions que de nourrir l’Homme. On a longtemps été dans une économie de subsistance et il fallait absolument boucler le cycle annuel de nourriture. Question de survie ! Il fallait tenir jusqu’au printemps suivant et, en cas de disette, aucune possibilité d’aller au supermarché du coin. Ce mode de fonctionnement a duré longtemps et je me souviens qu’étant enfant, tout le monde encore faisait du jardin dans le village, c’était une activité essentielle (le jardinage était une activité obligatoire des classes modestes, c’est devenu aujourd’hui une activité en grande partie réservée aux classes moyennes).

Dans nos campagnes, la société de consommation est arrivée de plein fouet, demeurant encore timide dans les années 60, puis au grand galop dans les années 70 et au-delà. Chacun a pu s’affranchir des contraintes de la terre et du climat. On trouvait de tout sur les étalages, pas besoin de « se casser le cul » à faire du jardin. Emancipation de l’Homme aurait-on pu croire …

Certains, pas plus de quelques personnes par villages, ont continué à cultiver leur petit bout de terre comme si l’époque était restée la même, comme si le modernisme n’avait pas prise sur eux. Ils ont été rejoints à un certain moment par d’autres personnes, souvent plus jeunes, qui avaient soif d’authentique et qui avaient envie de renouer avec la pratique du jardinage.

Mais les préoccupations de ces nouveaux jardiniers sont devenues assez différentes et on peut dire qu’aujourd’hui le jardinage répond à d’autres aspirations.

Car aujourd’hui on ne jardine plus tout à fait pour les mêmes raisons.

Evidemment on jardine toujours pour se nourrir des produits de son jardin. Cette fonction nourricière du jardin existe encore bel et bien (même si très peu de jardiniers arrivent à boucler le cycle annuel de la production de nourriture) et il se pourrait même que cette fonction reprenne du poil de la bête dans les temps qui viennent. Jardiner, c’est donc avant tout produire des légumes !

Mais on jardine aussi de plus en plus dans une démarche qualitative. Car si la plupart d’entre nous a les moyens d’acheter des fruits et des légumes, on sait que la qualité des produits du commerce n’est plus vraiment là. Les pommes sont pesticidées à outrance, les concombres n’ont plus le goût de concombres et les tomates sans goût ont pris une telle apparence de plastique qu’on se demande si ce ne sont pas des produits dérivés du pétrole.

On jardine aussi pour des raisons esthétiques. Car le jardinier est souvent quelqu’un qui aime aménager son espace de vie. Il se crée son petit domaine, façonné suivant son aspiration à vivre dans un espace qui lui convient. Autant de jardiniers différents, autant de jardins différents !

Le jardinage a aussi aujourd’hui, sans doute plus qu’autrefois, une dimension sociale. Le jardin est un lieu de rencontres. Le jardinier aime partager sa passion. Il y a souvent autour de chaque jardinier un micro-réseau de personnes qui parlent de jardinage, se partagent des graines, des conseils, boivent un verre de bière ensemble …  J’aime à dire que le jardinier est un sauvage sociable. « Sauvage » parce qu’il aime se retrouver seul au milieu de ses légumes, de ses fleurs, perdu dans ses pensées…et « sociable » parce qu’il aime partager tout ça. Le jardinier est intarissable quand il parle de ses tomates ou de ses salades, il est même parfois difficile de le faire taire.

On jardine aussi pour « se vider la tête ». Le jardinage peut aider à se déstresser, à prendre de la distance par rapport à sa propre vie, professionnelle ou familiale. Et comme notre société moderne nous inflige une vie hyperactive et trépidante, nul doute que cette fonction de bien-être est une fonction essentielle du jardinage. Quand on est dans son jardin, on ne pense plus vraiment aux tracasseries de la vie quotidienne. Faire du jardin, c’est vivre sans doute dans sa petite bulle mais c’est aussi prendre de la distance, du recul, par rapport aux problèmes. Et combien de problèmes résolus lorsqu’on se met à y réfléchir sereinement, la pioche à la main ?

Il y a aussi parfois, dans les différentes préoccupations des jardiniers d’aujourd’hui, une démarche un peu plus intello, voire même affective. Je m’explique. Cultiver le haricot du père Machin qui nous a été transmis par un voisin, c’est se rattacher à la petite histoire locale. Prendre soin d’une variété d’oignon qu’un Algérien vivant à Besançon m’a donnée, c’est pour moi le fruit d’une rencontre humaine. Prendre soin dans son jardin d’une variété de tomate que cultivaient les Aztèques au Mexique il y a 500 ans, c’est aussi nous relier à quelque chose d’universel, qui vient de loin. Ce ne sont que des exemples. Il y en aurait tellement …

Une autre démarche des jardiniers d’aujourd’hui est une démarche environnementale (dans le sens militant du terme). Jardiner c’est dire NON aux légumes qu’on achète et qui viennent de l’autre bout de la planète, avec un mode de production – en matière énergétique ou en matière d’intrants chimiques – qui produit des ravages au niveau de la planète mais aussi des ravages au niveau économique, en détruisant les économies traditionnelles d’ailleurs et nos emplois de producteurs ici. Il y a donc dans le jardinage ce nouvel aspect, nouvelle fonction, qui est d’ordre politique. Jardiner, c’est un acte citoyen de résistance face au monde que l’industrie agro-alimentaire essaie de nous imposer.

J’ai cité 8 raisons de faire du jardin aujourd’hui. Dans mon quotidien, je me sens riche de toutes ces raisons-là, mais je ne perds jamais de vue la fonction première du jardin qui est la fonction nourricière. Et souvent d’ailleurs, je réagis en fonction de ce critère-là. Car je sais que ce critère peut devenir vital un jour et qu’il est peut-être urgent que chaque jardiner travaille ce point-là.

En conclusion à mon propos, on voit bien, vu la somme des enjeux (production nourricière, souci de qualité, esthétique, vie sociale, équilibre personnel, démarche environnementale …) que le jardinage est quelque chose d’étonnamment moderne et qu’il contribue à répondre aux préoccupations actuelles de notre société.

22 réflexions au sujet de “Le jardinage, étonnamment moderne ?”

  1. Bernard, je me demande combien il t’a fallu de temps pour pondre un tel article. Sans doute plusieurs années de réflexion et pas mal d’heures pour l’écriture.
    En tout cas, bravo parce que le résultat est à la hauteur du temps que tu y auras passé.
    C’est autre chose que beaucoup d’articles creux qu’on lit ici ou là.
    Je me suis souvent dit que quand tu jardines, tu es comme moi quand je marche en montagne (si, si, je te jure, je me le suis encore redis en début de cette semaine). Dans ta partie « se vider la tête », j’ai compris que je ne trompais pas.

  2. En fait, c’est plus compliqué que ça. Il y a souvent deux choses contraires qui se passent. On se vide la tête mais on la remplit également … mais d’autres choses. J’ai du mal à expliquer cela. Je crois que, d’une manière générale, lorsqu’on est au jardin, mais plus globalement dans la nature (et tu as raison de comparer avec la montagne), on se débarrasse de certaines choses qui sont négatives et qui nous polluent la tête, pour se remplir de choses plus positives. C’est très dur à formuler, je pense que j’y reviendrai dans un autre commentaire.

  3. Disons que la marche en montagne pour moi ou le jardinage pour toi nous élèvent l’esprit.

  4. C’est très dur à formuler … Car c’est difficile d’expliquer son amour pour quelque chose , ce plaisir que l’on prend à faire cette chose .
    D’autres malheureusement , vous diront que le jardinage ou la marche en montagne n’est qu’une corvée …

  5. Nature domestiquée ou pas, vivre au rythme de la nature, avec elle, par elle et donc pour elle, c’est pour moi accéder au sacré, à un rythme temporel juste, à une intégration dans un environnement donné. Les différentes dimensions du jardin énoncées par Bernard font partie de tout ça.
    Dans sa fonction bien-être j’intègre en ce qui me concerne une dimension énergétique. Une journée de stress au boulot peut être effacée presque instantanément lorsque je touche la terre, de la même façon qu’un repas pantagruélique est digéré grâce à un verre de gentiane. :smile:

  6. Etincelle, petite réflexion sur le temps passé pour cet article … En fait, je prépare une conférence pour samedi prochain et j’ai envie d’introduire mon intervention (sur le thème « jardinage et climat ») par les motivations des jardiniers d’aujourd’hui. Je n’avais pour l’instant rien d’écrit sur le sujet mais, à force d’y penser (notamment en jardinant), je commençais à avoir pas mal de choses dans la tête … et la rédaction est allée assez vite.
    En fait, si mon blog m’intéresse particulièrement (outre, évidemment, les relations que je peux nouer avec les lecteurs), c’est parce qu’il m’oblige à écrire des choses très éparses et non structurées que j’ai dans la tête. L’obligation de formuler ces choses est un challenge qui me plaît beaucoup. Et si jamais un jour j’ai suffisamment de matière pour écrire un bouquin sur le jardinage (peu probable quand même), ce sera évidemment grâce à ce blog qui m’aura obligé à structurer un peu ma pensée (parfois très décousue au départ).
    Je rejoins évidemment Yves sur ce qu’il dit à propos de la difficulté à parler des choses qu’on aime.

  7. Christophe, je parlais hier avec Joëlle et Jean-Pierre Hérold (autour d’une bière, bien évidemment) de la dimension énergétique de la nature. Jean-Pierre, qui raisonne en terme de joules et de kilowatts, a du mal avec ces notions-là qui sont non mesurables. Tout comme lui, j’ai un peu de mal. Mais je sais que, dès que je touche la terre, il y a une guérison qui est en marche. Sans doute que Jean-Pierre, qui lit régulièrement le blog, explicitera son avis personnel et qu’il arrivera mieux que moi à le formuler.
    Christophe : pour la gentiane, mille fois oui !!!!!!!!!!!!!!! :wub:

  8. Le plaisir ne se trouve pas que dans la production nourricière au jardin … Par exemple , j’ai des amis qui trouvent autant de plaisir à jardiner leurs fleurs et autres plantes ornementales que moi avec mes légumes .

  9. Bonne remarque d’Yves :wink:
    Pour la gentiane, oui, mais fait maison alors :whistle:
    Bernard, a raison, c’est facile d’avoir des idées qui circulent dans le tête (justement quand on jardine ou qu’on marche en montagne …) Mais les mettre en ordre sur le papier, c’est autre chose. Et c’est sans doute un exercice nécessaire pour bien appréhender ces idées qui nous tournent dans la tête.

  10. Yves, oui évidemment, c’est d’ailleurs bien le sens de mon propos. Cultiver des légumes, ce n’est pas être que dans la fonction nourricière. Par exemple, quand on cultive des tas de variétés de piments, il est évident que c’est plus pour le plaisir des yeux que pour se nourrir (parce que, dans ce cas-là, trois pieds suffisent).
    Pour la gentiane faite maison, ça sous-entend qu’il faut être très équipé pour arracher les racines et qu’il faut en récolter beaucoup pour pouvoir les distiller.

  11. On n’est pas obligé de distiller. On peut faire comme avec le génépi, par macération. Et c’est excellent, toutes les personnes qui ont goûté aiment beaucoup.
    Quand j’irai te voir Bernard (à la Saint Glinglin :biggrin: ), je t’en apporterai, et aussi du génepi.
    C’est vrai que déraciner un pied de gentiane ce n’est pas commode mais avec une seule racine on peut faire plusieurs litres d’alcool (en macération).
    C’est ce que Marc et moi faisons tous les 3 ou 4 ans quand notre stock arrive à épuisement. Je précise que nous déracinons (enfin, c’est Marc qui s’y colle :wink: ) un pied dans un lieu bien fourni mais où il n’y a pas de mesure de protection de la plante et donc où ce n’est pas interdit. Nous prenons également soin de ne déraciner que les pieds qui ont fleuri et donné les graines car avant qu’un pied de gentiane ne fleurisse (on parle ici de Gentiane lutea, la grande gentiane, aux fleurs jaunes), cela prend une dizaine d’années.
    Pour les personnes qui ne connaissent pas bien les plantes, bien faire attention à ne pas confondre avec le vératre (Veratrum album en général mais il existe d’autres espèces) très toxique. Il y a eu plusieurs cas de décès à cause de cette confusion. La gentiane a les feuilles opposées et le vératre les feuilles alternes. Les deux plantes poussent dans le même genre d’endroit et sont souvent présentes l’une à côté de l’autre.

  12. Bien vu Etincelle pour le vératre… la base !
    Dans le Jura, disons même le Doubs, quand on parle gentiane, il s’agit de distillation.
    De toute façon, les vertus doivent être proches, autant que l’on peut le penser des effets huiles essentielles/macérats.
    Fort malheureusement, la distillation de la gentiane devient chose rare de façon artisanale car par le passé, on trouvait des merveilles et à prix raisonnable. Aujourd’hui, à 60-80 € le litre, c’est un luxe.

  13. Je connais bien la gentiane distillée et la gentiane macérée. Je rentre à l’instant d’une soirée un peu arrosée (une de plus !) qui s’est terminée par un verre de gentiane (ou deux, je ne me rappelle déjà plus). La gentiane distillée, quand même c’est kèkchose !!!!

  14. Yves ton anecdote avec les goélands très familiers me fait évidemment penser à Texel. Et j’y pense d’autant plus qu’un petit séjour se prépare pour bientôt (hein Christophe !).

  15. Je reviens sur cette approche énergétique de la terre et des arbres. C’est vrai que pour un scientifique il est difficile d’ imaginer de l’énergie sans unités de mesure !
    Mais je ne suis pas buté : la preuve , je me suis organisé un parcours en forêt ou je me sens bien – requinqué- au milieu des chênes et des hêtres . On appellera cela de la sylvithérapie ou de la naturopathie ?
    Et fait c’est notre système limbique (une partie de notre cerveau primitif bien avant les centres intégrateurs corticaux ) qui réagit à des perceptions somesthésiques : le contact avec le sol, la litière des feuilles mortes, le sous-bois, la lumière atténuée, le silence, le mouvement délié et sa maitrise ……
    … et qui est à l’origine d’une relaxation nerveuse bénéfique.
    Les chinois , il y a plusieurs millénaires déjà, ont approfondi ces notions et développé la notion de « CHI » l’énergie , et dans le corps les lignes de circulation de celle-ci. J’ai du mal à suivre, mais je pratique depuis peu le « TAI CHI »
    Alors… à suivre ….

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