Tomates et changements climatiques

La tomate est de culture très simple. Sans doute est-ce même le légume le plus facile à cultiver.

Jusqu’à présent, la seule difficulté était liée au mildiou qui, certaines années, peut anéantir l’ensemble de la production dès la fin de l’été, parfois même dès le mois d’août. Mais, dans la dernière décennie, on a remarqué que d’autres problèmes sont apparus. Ces différents problèmes semblent tous liés aux modifications climatiques en cours. Sans doute que la plupart des jardiniers qui consultent ce blog ont remarqué ces impacts. J’en ai recensé six concernant la tomate (mais sans doute en existe t-il d’autres) :

  • La nécrose apicale (appelée « cul noir) est due à un stress hydrique provoqué par l’irrégularité des précipitations, ce stress hydrique entraînant un problème d’assimilation des ions calcium par les racines de la plante. A noter que, comme ces ions calcium ont du mal à atteindre les extrémités de la plante, ce sont les tomates allongées, comme les cornues des Andes, qui sont les plus atteintes.
  • Les coups de soleil sont aujourd’hui devenus fréquents, ils se manifestent par l’apparition d’une grosse plaque blanchâtre, qui reste dure même lorsque le fruit murit, sur la face la plus exposée au soleil.
  • Une certaine dureté de la peau de la tomate se manifeste lors des étés très secs, la texture de la tomate en devient assez désagréable sous la dent. Cette dureté de la peau à une justification : c’est un mode de résistance de la tomate à la sécheresse.
  • L’arrêt du développement du plant de tomate est manifeste pendant les périodes les plus chaudes, la plante ne pousse plus (ou quasiment plus) au-delà d’une température de 29°C (dès 10H du matin on est parfois déjà au-dessus de cette température). Ce bloquage du développement est particulièrement net au niveau du fruit, la chaleur provoquant un arrêt de la production des carotènes et des lycopènes nécessaires à la formation et la transformation du fruit.
  • Le mûrissement des fruits est perturbé par les vents et très peu de jardiniers le savent. En effet, les tomates produisent autour d’elles un petit nuage d’éthylène favorisant leur murissement (cette technique est d’ailleurs mise à profit pour les tomates industrielles qui mûrissent en chambre froide dans une atmosphère artificielle d’éthylène et d’azote). Or, ce petit coussin gazeux qui entoure les tomates de nos jardins est souvent dispersé par les vents, de plus en plus forts au fil des années.
  • A noter également la stérilisation du pollen par la chaleur, ce qui explique que certaines fleurs ne sont pas fécondées et que les grappes de tomates contiennent parfois moins de fruits.

Alors, quel mode de culture pour tenter de remédier à ces inconvénients liés au climat ?

Voici quelques pistes (liste non exhaustive) :

1 – Le choix des variétés
Le choix des variétés est important. D’un point de vue de la croissance de la tomate, il faut distinguer deux types de variétés : celles à croissance indéterminée qui constituent la base de nos variétés traditionnelles et celles à croissance déterminée qui sont développées depuis un siècle. Les variétés anciennes, outre qu’elles sont plus adaptées à lutter contre le mildiou (ce que j’avais expliqué dans un autre article), sont mieux armées pour lutter contre la sécheresse. L’explication est très simple : elles grandissent constamment, sont donc plus vigoureuses et ont par conséquent un système plus développé qui leur permet de puiser loin en profondeur l’humidité dont elles ont besoin. On a par ailleurs intérêt à diversifier les variétés que l’on met en terre. On a actuellement un choix énorme de variétés, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Chaque variété réagit différemment des autres aux différents stress, différentes attaques … On aura donc intérêt, pour limiter les risques, à planter deux pieds de dix variétés différentes plutôt que vingt pieds d’une seule variété. Il y aura toujours des variétés qui s’en sortiront bien. Et quand on a pris goût à la biodiversité, on la recherche constamment …

2 – Tailler ou ne pas tailler ?
Je suis partisan du fait de ne pas tailler ou de très peu tailler les pieds de tomate et j’avais expliqué cela également dans mon article sur le mildiou. Le fait de laisser beaucoup de feuillage est intéressant également pour limiter les coups de soleil sur les fruits, les tomates étant protégées de temps en temps au cours de la journée par l’ombre du feuillage.

3 – Arroser ou non ?
Cela fait 40 ans que je cultive des tomates et je ne les arrose jamais. Ici, en plein champ, personne ne les arrose non plus et ça marche. L’arrosage maintient une humidité en surface mais ce n’est qu’une illusion, car l’arrosage incite les racines à rester en surface alors qu’elles devraient au contraire aller en profondeur pour y trouver un peu d’humidité et des nutriments. Il faut absolument que les fines radicelles des plants de tomates descendent le plus loin possible, ce qui permettra à la tomate de s’affranchir (relativement) des conditions météo et de passer les périodes difficiles sans trop de problèmes. Mais il faut tout de même relativiser mon propos, le non-arrosage n’est pas forcément signe de réussite assurée, car si cette technique marche bien dans les sols profonds, humifères, avec une certaine teneur en argile (tels qu’on les trouve dans ma vallée franc-comtoise), cela est plus compliqué dans les sols peu profonds ou les terres sablonneuses qui ne retiennent pas l’eau.

4 – Bien commencer sa vie de tomate !
Il faut que les pieds de tomates aient bien commencé leur vie. Je m’explique. Un pied qui a été stressé au départ sera moins bien armé pour développer ses propres défenses, notamment face aux aléas climatiques de notre époque. Il faut donc mieux avoir semé ses tomates soi-même plutôt que d’acheter des plants dont les racines « tournent autour du pot » car manquant déjà d’espace pour se développer. Et on aura soin de repiquer plusieurs fois ses jeunes plants en les transplantant dans des godets chaque fois un peu plus gros (deux repiquages minimum, trois étant sans doute l’idéal). Attention aussi à tout autre type de stress des jeunes pieds de tomates (excès de chaleur dans une serre, godets de repiquage desséchés en manque d’eau …) qui nuirait à la croissance future du plant de tomates. Pas de stress donc, mais paradoxalement, il faut quand même élever ses tomates « à la dure » pour fortifier les plants (j’en parlerai dans un autre article)

5 – Echelonner ses semis
Voici le point le plus important de mon article.  L’ancienne méthode qui consistait à semer toutes ses tomates en mars (méthode qui fonctionnait) ne marche plus vraiment aujourd’hui. Trop de contraintes climatiques. L’échelonnement des semis est donc devenu la règle, règle basée sur l’adage très connu « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ». Il faut savoir qu’un pied de tomate qui a donné des fruits pendant deux mois a fait son boulot. On peut certes prolonger un peu artificiellement sa vie par des moyens de lutte (contre le mildiou notamment) mais le mieux est encore d’étaler la production de ses tomates en échelonnant ses semis. Un pied de tomate qui n’a été semé qu’au mois de mai, c’est-à-dire deux mois après la période la plus habituelle, ne donnera sans doute des fruits qu’à partir de la fin août, mais comme le pied n’a pas encore été épuisé par la production de fruits (vu qu’il commence seulement à en donner), il résistera infiniment mieux aux maladies et aux brouillards de l’automne.

Au cours de trois dernières années, j’ai affiné ma méthode qui me permet non seulement de faire face aux aléas climatiques, mais aussi de consommer des fruits sur une période minimale de cinq mois (six mois les années exceptionnelles).

Je sème doranavant mes tomates sur une longue période de six mois, à six reprises différentes : début janvier, début février, début mars, début avril, début mai et début juin. Il y a évidemment une part de risque dans cette méthode. Car il est possible que les semis extrêmes (ceux de janvier et de juin) ne donnent rien certaines années mais les quatre autres réussiront sans problème. A noter que la prise de risque concerne surtout le fait de mettre au printemps en pleine terre ses plants de très bonne heure. Mais cette stratégie, qui marche 4 années sur 5, s’avère au final très payante. Cette année par exemple, la dernière journée de gel a été le 4 avril sur le secteur de Besançon, soit cinq semaines avant les saints de glace. Ceux qui ont mis leurs plants de tomates en pleine terre dès le 5 avril (quitte à les protéger la nuit en cas de temps très froid), ont consommé ce printemps des tomates dès le 20 mai.

Mon premier et mon dernier semis sont un peu particuliers : pour celui de début janvier, je ne sème que deux ou trois variétés très précoces (dont Stupice). Pour le dernier semis de juin, dont les réulstats peuvent être aléatoires, je ne sème que des variétés qui ont moins d’importance pour moi : ce sont soit, dans la plupart des cas, des variétés dont j’ignore les noms (et que j’ai appelées « petite jaune », « grosse rouge »…), soit des variétés que je teste, par exemple des variétés qu’on m’a remenées d’autres pays (et qui sont en général très décevantes car dans la plupart des cas il s’agit de variétés industrielles … l’uniformisation de la biodiversité cultivée est en marche partout !).

Et je répartis toutes mes autres variétés (60 par an), de manière à peu près équilibrée entre les semis de février, de mars, d’avril et de mai (16 variétés en février, 16 en mars, 16 en avril et 12 en mai … le chiffre de 16 est pratique pour moi, il correspond pile-poil au nombre de godets que je mets sur un plateau). A noter que mes très grosses variétés destinées à faire du jus sont toutes semées dans la série de mars, ça permet ensuite en été de concentrer la période de fabrication de coulis sur une courte période (parce que sinon, ça s’éternise sur tout l’été !).


A noter également, même si cela n’a rien à voir avec mon sujet de départ (les changements climatiques), que mes 360 variétés de tomates correspondent à 60 variétés par an avec un roulement de six ans (une variété donnée ne revient que tous les six ans, ce chiffre correspondant à la durée moyenne de germination des graines) et que j’ai équilibré les différentes années entre elles, à savoir que chaque année je cultive le même nombre de rouges, d’orange, de rayées, … et que dans chaque catégorie de couleur je cultive le même nombre de grosses, de moyennes, de cerises … cela afin d’éviter de me retrouver certaines années avec trop de tomates jaunes, trop de petites …

EN CONCLUSION :
La culture de la tomate, qui était quelque chose d’assez simple, excepté le problème du mildiou, est devenue bien plus problématique aujourd’hui en raison des modifications climatiques en cours. Parmi les manières de s’adapter (pour l’instant, car tout est évolutif …!), il faut en retenir trois principales : la diversité des variétés que l’on met, l’échelonnement des semis sur une période très longue et un mode de culture le plus naturel possible (pas ou peu d’arrosage, pas ou peu de taille, faire ses propres semis).

 

12 réflexions au sujet de “Tomates et changements climatiques”

  1. Repiquage d’une dizaine de pieds de Stupice et 4 de Geranium kiss ce midi, ça a du bon de délaisser la sieste parfois. :cwy:

    Je prend bonne note pour les variétés à gros fruits, mars !

  2. A propos des variétés à gros fruits et à très gros fruits, je privilégie les variétés rouges, roses et rouges sombres afin d’obtenir une sauce tomate rouge. Quand on mélange des couleurs de toutes sortes et qu’on ajoute des tomates de couleur verte, jaune, bleue … aux tomates rouges, ça fait au final une sauce tomate à la couleur improbable, qui tire assez souvent sur la couleur brun-vert, moins appétissante. Evidemment, c’est très subjectif tout ça et la couleur ne change rien au goût (au contraire même, car les mélanges de couleur se traduisent forcément par une grande complexité des arômes, due au fait que les arômes dégagés par exemple par les tomates vertes sont différents de ceux produits par des fruits jaunes ou rouges), mais il n’empêche que l’aspect est une des composantes importantes du goût. Tout cela est évidemment très culturel, mais je n’échappe pas à cette impression désagréable que laisse la sauce tomate couleur caca d’oie !

    Alors qu’au contraire, une salade composée d’un assortiment de tomates jaunes, vertes, roses, bleues, blanches … engendre une belle impression visuelle et par conséquent met les papilles en situation d’a priori très favorable.

    Ah, le poids culturel des choses !!!

  3. Vraiment très intéressant tout ça !
    C’est sûr que en cuisine, le goût ne fait pas tout (et pourtant, en principe, cela devrait être ainsi) parce que l’esthétique compte également. Un exemple ?
    Un bon vin semble toujours meilleur s’il est servi dans un beau verre plutôt que dans un gobelet en plastique (oups ! Quelle hérésie diront certains :lol: ).
    Pour en revenir au fond du sujet, moi qui n’y connait rien, je vais parler, ce qui est bien la caractéristique de notre société :whistle:
    Les tomates et Dupdup …
    Rien n’est laissé au hasard.
    Les couleurs, les formes, les années, tout est planifié.
    Je trouve ça magnifique, sincèrement …
    Et les méthodes de Bernard sont extraordinaires car elles permettent de récolter de la variété gustative et visuelle tout au cours de la saison.
    Malheureusement, tout le monde ne peut peut-être pas agir ainsi …
    Déjà, faut avoir un jardin :lol:
    Plus sérieusement, je vois deux freins à cette méthode …
    Le premier, Bernard l’a déjà dit …
    Si chez lui, on peut se passer d’arrosage, ce n’est pas le cas partout.
    Chez moi par exemple, déjà, le climat est beaucoup plus chaud et sec mais en plus la terre est du galet « vaguement lié » par de la molasse et du gravier.
    Autant dire … Pas de terre ! :angry:
    Deuxième cas : en altitude, il est impossible de commencer si tôt. Une seule fournée est malheureusement la plupart du temps la seule possibilité.
    Cela n’enlève rien à la qualité de cet article et à la façon de jardiner de Bernard, qu’on se le dise :smile:

  4. Quelqu’un plus doué en français que moi pourrait-il me dire si dans la phrase « moi qui n’y connait rien », il faut accorder le verbe connaître avec « moi »(connais) ou avec « qui » (connait) ?
    C’est vraiment le truc que je ne sais jamais :cwy:

  5. Un petit truc qui marche souvent avec toutes ces règles… la transposition.
    Dans ce cas, connait-connais, on a 2 homophones, cela ne rend pas audible une erreur qui devient pour le coup peu visible.
    Alors prends un autre verbe dont la conjugaison ne donne pas 2 homophones.
    Exemple : Moi qui va – Moi qui vais ? :wink:
    La règle est d’accorder avec l’antécédent du pronom relatif « qui », c’est-à-dire « moi ».
    On pourrait remplacer le « moi qui » par « moi moi ! »
    Très français tout ça. :whistle:

  6. Article vraiment bluffant : on pensait avoir tout dit, tout vu sur les tomates !
    Mais un Dupdup retraité en vaut 2 !

  7. suggestion pour Etincelle : acheter un tuyau de drainage (diamètre 5 cm) de 50 m (faible investissement), découper des sections de 20/25 cm. Enterrer les sections en
    même temps que les pieds de tomate : ensuite, arrosage journalier : temps minimum, faible consommation, résultat garanti..l’irrigation en profondeur limite énormément l’évaporation..à essayer ?

  8. Etincelle , chez moi c’est le contraire , il y a trop souvent d’arrosage !! Et comme la plupart du temps , c’est un bon crachin que l’on dit Breton , ça ne mouille que quelques centimètres de terre … Ce qui fait remonter les racines , qui s’étalent en surface, au lieu de plonger puiser l’eau en profondeur .

  9. Question subsidiaire : les semis faut-il les mettre au maximum à la lumière, ce qui implique un changement de fenêtre par jour, ou pas nécessaire ?
    Pour le moment j’essaie de faire suivre le soleil, mais bon, peut être qu’à cette période de l’année les semis n’ont pas besoin de tant de lumière ? :ermm:

  10. Je ne sais pas vraiment répondre à la question. La difficulté de faire ses plants très tôt réside dans le fait que la chaleur (de la maison) associée au manque de lumière fait « filer » les plants qui deviennent trop grêles et trop chétifs. Je pense que, dans l’idéal, il faut quand même suffisamment de lumière mais par contre des températures assez basses. Mettre les plants au sol, là où il fait le plus froid, mais en pleine lumière me semble bien. Mais encore faut-il que les plantes ne soient plus tout à fait au stade « plantule » et qu’elles aient dépassé le seuil critique. Je me comprends en disant ça mais je ne sais pas vraiment l’expliquer, c’est plutôt intuitif. Florent, change de fenêtre dans la journée pour une partie de tes plants seulement, tu arriveras sans doute à tirer tes propres conclusions d’ici une dizaine de jours. Désolé de ne pouvoir en dire plus.

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