Ces arbres qui nous enterreront

J’habite un petit village (Bussières en Haute-Saône) où il n’y a pas vraiment de patrimoine, tout du moins au sens où on l’entend habituellement. Les maisons n’ont pas une architecture remarquable et le château y est d’un style très moyen. Seule l’église sort un peu du lot (comme toutes les églises de Franche-Comté d’ailleurs qui sont toutes plutôt belles). Il y avait bien un superbe lavoir mais il a été transformé en petite salle des fêtes. Il y a aussi une fontaine mais sa réfection indispensable et son entretien courant sont sans cesse remis aux calendes grecques.

Alors, en matière de patrimoine, vu la pauvreté ambiante, on s’accroche à ce qu’on peut. Par exemple aux arbres qui font aussi, d’une certaine manière, partie de notre patrimoine. Il y a ainsi un arbre qui m’a toujours semblé donner un peu de cachet au centre du village. Il s’agit d’un marronnier. Oh, c’est loin d’être un arbre remarquable, au contraire, sa taille n’est pas très grande mais il est là depuis quand même pas mal du temps, on ne sait pas trop depuis quand au juste … ! Il a même une petite histoire, faite de petits riens : c’est là que les gamins installaient chaque année la crêche de Noël (j’étais de ceux-là il y a 45 ans), c’est aussi sous ses branches que quelques générations de jeunes garçons ont embrassé leur première fille (je ne dirai pas si j’étais aussi de ceux-la), car cet arbre a été aussi un lieu de rencontre.

Il y a cinq ans, la commune a pris un arrêté municipal pour le couper, sans vraiment de raisons apparentes. Il est possible que quelques vieux grincheux du coin (ceux que Brassens appelaient les « vieux cons ») aient été gênés par les feuilles mortes à l’automne. J’ai ouï dire qu’un expert avait trouvé l’arbre en mauvaise santé mais aussi qu’un contre-expert l’avait trouvé plutôt sain. Alors, allez savoir … ! Il aurait pu y avoir débat au sein du village mais la municipalité a pris une décision unilatérale et arbitraire, selon l’adage bien connu « qui veut couper son arbre l’accuse de la hache ! ».

En ville, les vieux arbres dépérissants, même dangereux, font l’objet d’attentions particulières, ce qui est la moindre des choses. Ainsi les arbres des parcs publics de Besançon. En milieu rural, au contraire, on s’en tape !

La décision était prise, mais l’arbre n’était pas encore coupé ! Quand je me suis étonné de la décision des élus, le maire de l’époque a reconnu que le conseil municipal était peut-être allé un peu vite en besogne et que l’abattage de l’arbre n’était pas forcément une bonne décision. Souhaitant même visiblement faire marche arrière, il m’a conseillé de donner mon avis dans le bulletin municipal. Ce que j’ai évidemment fait.

Les arguments de mon article étaient faciles : l’arbre avait une allure saine, il n’avait aucune branche morte, aucun signe extérieur de maladie, il avait surtout essuyé sans dommages les deux tempêtes de juin et décembre 99… Beaucoup d’habitants ont été de cet avis, d’autant que j’ai joué aussi sur la corde sentimentale en rappelant la petite histoire de l’arbre (voir ci-dessus). A la suite de l’article, ça a discuté un peu dans le village et les élus n’ont pas osé appliquer l’arrêté.

marronierbussieres.jpg

Aujourd’hui, l’arbre est toujours debout, en très bonne santé apparente. Et même en très bonne santé tout court, comme semble le confirmer le fait qu’il ait passé sans encombres la canicule de 2003 et n’en ait même pas subi les contrecoups. Par contre son sort n’est toujours pas complétement réglé car si la commune n’a pas osé le tronçonner (par conviction ou par peur de la réaction des habitants ?), elle n’a pas non plus annulé sa décision, de peur peut-être de se désavouer.

Quand je regarde aujourd’hui les protagonistes de cette histoire qui date d’il y a cinq ans déjà, je m’aperçois que les moustaches du Dédé ont blanchi, que le René, depuis son opération, n’a plus la démarche aussi sûre, que moi-même ai pris pas mal de rides et même quelques kilos superflus (mon « tronc » s’est épaissi mais de manière moins harmonieuse que celui d’un arbre) … mais que le marronnier se porte … comme un charme !

Dans un contexte haut-saônois où bon nombre de vieux arbres du département sont systématiquement éliminés, notamment le long des routes, je me dis que tous ces arbres, que l’on accuse d’être malades, si on les laissait vivre jusqu’à leur belle mort, enterreraient tous ces élus éphémères qui prennent à la hâte les décisions d’abattage… et peut-être enterreraient même aussi leurs descendants les plus proches !

C’est peut-être aussi ma petite fierté à moi, de penser que cet arbre, sauvé (pour l’instant) à la suite d’un tout petit article de rien du tout, va probablement me (nous) survivre !

13 réflexions au sujet de “Ces arbres qui nous enterreront”

  1. Sera-t-il reconnaissant au moment où tu auras besoin de quatre planches pour loger au pays des racines ?

  2. Non, non, je crois qu’il sera plutôt jaloux, car je risque plutôt de faire appel au sapin. Il en sera marron, niais !

  3. Et oui ! Bernard « fût » le sauveur de cet arbre, et c’est tout à son honneur… Ils sont un peu durs de la « feuille » ces élus ! Tu leur avais pourtant bien dit qu’il n’était pas malade ce marronier.
    Ils auraient mieux fait de « stère »… maintenant ils passent pour des glands !
    De t’ « hêtre » élevé seul contre tous pour défendre un peu de tes racines ça m’scie … Beau « bouleau » !
    C’est parceque tu « bois » (raisonablement bien sûr) et que ça te branche que tu es devenu une si belle plante qui « frêne » les mauvaises décisions ?

  4. Bravo ! Comme quoi faut dire ce qu’on pense, mais le dire avec tact et diplomatie !
    Entre vieilles branches il y a comme qui dirait une certaine connivence !!!
    Je me demande s’il n’y a pas eu un vent de panique dans les municipalités à la lecture de certains faits divers où la responsabilité du Maire a été engagée de manière abusive (noyades, arbres cassés, toboggans, sentiers dangereux, ruines, grottes…)
    Ceci dit les arbres font partie du patrimoine : ce sont des repères, des lieux de rencontres (galantes ou pas), et pour le marronnier en question une source d’objets à dessiner en automne.
    N’est-il pas génial ce fruit vernis, bicolore, emballé dans une bogue en forme d’oursin…
    « Les enfants, aujourd’hui on va dessiner un marron d’Inde ! » . « Maîtresse, pourquoi on dit d’Inde ?  »  » Demandez à Bernard Dupont, ce doux d’Inde qui veut pas qu’on le coupe ! »

  5. En contrepartie, demande-lui donc sa technique : en matière d’oiseaux qui viennent se poser sur lui (« ORNITHOTACTILIE ») il fait péter les statistiques !!! Il paraît même qu’il parvient à en mettre certains tellement en confiance qu’ils viennent carrément nicher sur lui. A quand ton premier nid ???

  6. Bien joué sur ce coup-là ! :biggrin:
    Sacrilège que de sacrifier un si bel arbre, vérérable de toutes façons… Le marronnier va toujours bien, je suppose ?

    A Villers sous Chalamont, deux tilleuls vénérables eux aussi, sont en grand péril pour la même raison irréfléchie d’un conseil municipal… :cwy:

    Un comité de soutien a été créé, et on peut signer la pétition en ligne ici :

    http://sauvonslestilleuls.t-tm.com/index.php

    Espérons que le conseil municipal entendra aussi la voix de la raison… encore bravo pour ce sauvetage !

  7. J’avais reçu l’info il y a quelques semaines. J’ai vérifié, je figure bien, avec plusieurs de mes connaissances franc-comtoises d’ailleurs, sur la liste des signataires de la pétition. Mais j’encourage évidemment, tous les lecteurs de ce blog, à la signer …

  8. Certains arbres ont eu moins de chance que celui de ton village ….
    :angry:

    http://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/544/reader/reader.html?t=1438186764517#!preferred/1/package/544/pub/545/page/11

    L’arbre
    Tout seul,
    Que le berce l’été, que l’agite l’hiver,
    Que son tronc soit givré ou son branchage vert,
    Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,
    Il impose sa vie énorme et souveraine
    Aux plaines.

    Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
    Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;
    Les yeux aujourd’hui morts, les yeux
    Des aïeules et des aïeux
    Ont regardé, maille après maille,
    Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.
    Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;
    Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;
    Il abritait leur sieste à l’heure de midi
    Et son ombre fut douce
    A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis ….

    Émile Verhaeren

  9. il n’y a aucun mot pour qualifier cet acte sauvage. Que font les autorités de cette région ? j’espère pouvoir lire sur ce blog quelle suite sera donnée à cette affaire.

  10. si les riches peuvent se payer des bateaux si volumineux, ils peuvent payer…..mais on ne peut pas payer la destruction de la nature, mais….qui sait, la nature sait des fois se venger.

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