Nous sommes une douzaine de personnes à nous retrouver tous les mois pour jouer et chanter Brassens : quelques jeunes mais aussi des vieux quinquas comme moi. Bah, on se dit pour se rassurer que le temps ne fait rien à l’affaire !
Le principe de nos soirées est assez simple : aborder chaque mois l’un des disques du maître. Même si les chansons de Brassens font partie de mon quotidien, j’aime bien cette idée de revisiter toute son oeuvre de manière systématique, sans mettre de côté une seule des chansons. Je crois que chacune d’entre elles fait partie d’un tout et le vrai personnage de Brassens ne prend toute sa cohérence qu’à la lecture de l’ensemble.
En marge de ces soirées entre copains, j’ai pensé qu’il pouvait être sympa aussi de parler sur ce blog de chacun des disques concernés. Oh je sais, les textes et les paroles des chansons de Brassens se suffisent à eux-mêmes et il n’y a rien, absoument rien, à rajouter. Mais ça peut permettre, en en parlant aussi avec d’autres, en dehors du cadre fermé de ces soirées, de donner un peu plus de corps et d’ouverture à ce projet. Peut-être que la tentative est vouée à l’échec, mais bon, essayons toujours … Tous les commentaires sont les bienvenus, qu’il concernent directement les textes eux-mêmes ou des anecdotes et des précisions sur la vie de Brassens à l’époque du disque traité.
Notre groupe amateur ayant débuté de manière très originale par … le disque n°1 (notre référence est “l’intégrale classique” dont le premier vinyle est paru en 1965 et qui comprend 12 disques), commençons nous-aussi par ce disque qui comprend 12 titres. Dans l’ordre : La mauvaise réputation - Le fossoyeur - Le gorille - Le petit cheval - Ballade des dames du temps jadis - Hécatombe - La chasse aux papillons - Le parapluie - La marine - Corne d’aurochs - Il suffit de passer le pont - Comme hier.

Ma chanson préférée du disque est incontestablement Le fossoyeur. J’aime cette chanson qui parle de la mort, “le” thème de prédilection de Brassens. Lorsque j’ai commencé ce blog en début 2006, j’avais écrit un article complet sur cette chanson avec un titre un peu osé “Brassens, bluesman ?”. Les nouveaux lecteurs de ce blog le retrouveront dans la rubrique “coups de coeur” ci-contre, l’article date du 5 février.
Ce qui me frappe dans le fossoyeur mais aussi dans plusieurs autres chansons de ce disque, c’est la facilité avec laquelle Brassens nous raconte une histoire, dresse un tableau, en très peu de mots. Quatre ou cinq couplets seulement et tout est dit. Cette concision est la marque de fabrique des débuts de Brassens. On la retrouvera encore sur les disques suivants, puis de plus en plus rarement. Dans l’eau de la claire fontaine (sur le 7ème disque) sera l’ultime chanson courte et cloturera définitivement cette époque. Viendra ensuite le temps des chansons-fleuves dont nous reparlerons bien plus tard. Plusieurs chansons de ce disque seront interdites à leur sortie. En se penchant sur les paroles du gorille, on comprend un peu pourquoi. Mais en écoutant la très touchante scène champêtre qu’est la chasse aux papillons, on reste dubitatif sur les raisons de son interdiction. Les années 50 et 60 étaient-elles répressives à ce point ? On a du mal à se l’imaginer aujourd’hui.
C’est vrai que les écrits de Brassens sont lourds de sens. C’est la première fois qu’apparaît sur la scène française des textes avec un tel poids des mots. La chanson le gorille est l’un des meilleurs exemples dans l’oeuvre de Brassens de cette force du verbe. Il n’y aura probablement plus jamais, dans une seule chanson française, une chute aussi puissante que ces quatre vers : Car le juge au moment suprême, Criait maman pleurait beaucoup, Comme l’homme auquel le jour même Il avait fait trancher le cou. Et c’était écrit dès 1946 ! Cette chanson est musicalement plutôt pauvre (alternance sur deux accords seulement) mais je crois qu’une musique plus aboutie aurait enlevé de la force aux mots. Pour que les paroles s’incrustent dans la tête de l’auditeur, il fallait cette sobriété, ce rythme qui ressemble plus à une marche militaire qu’à une chanson, et cette manière hachée de scander les mots. Pur génie de Brassens ?
J’ai un faible pour la chanson la Marine, écrite par Paul Fort. Je suis un inconditionnel des valses écrites par Brassens. Il en écrira malheureusement assez peu dans sa carrière. Dans notre petit groupe de musiciens amateurs, la marine est devenue notre chanson de ralliement, celle que l’on chante et joue à chaque fois, parfois plusieurs fois de suite et ce n’est pas un hasard. Car cette chanson s’impose par la simplicité et la force de sa mélodie.
C’est vrai Mag, la bataille a eu lieu et, pour une fois, tu as la chance de ne pas trouver en son lieu un champ de ruines. Si j’ai du passer par des extraits (par définition : des textes tronqués), c’est parce que je tâtonnais dans la nuit. Je m’en exuse. Maintenant je pense deux choses :
1. Brassens a, comme tout un chacun, baigné dans son époque, avec ses essais, avec ses contradictions ; et quelque insuffisante qu’ait été mon approche, elle fait apparaître pour qui le veut bien prendre en compte qu’il n’a pas été angéliqiue, ni d’ailleurs démoniaque. Ce qui me fait commencer à l’aimer (ce n’est pas automatique). Dans “Bonhomme”, l’amour en fidélité est celui d’une vielle femme. Dans “Saturne”, celle du JE de Brassens. Dont acte. Mais faut-il exiger cette fidélité ? Non point. Et pourtant La non-demande en mariage. La plus haute évocation de la relation entre deux êtres humains (bien au-delà du couple) est une pure merveille, j’en conviens.
2. Maintenant, il nous revient non pas de juger le passé (trop facile, j’en suis d’accord) mais de nous positionner comme ont dû le faire en leur temps nos prédécesseurs. Et la leçon de leurs actes, c’est à nous qu’il revient de la tirer. Ils ont fait ce qu’ils ont fait. Toi, qu’est-ce tu en penses, pour aujourd’hui ? Et moi, tout pareil, bien sûr. Personne ne le fera à notre place et la leçon sera perdue. Alors, on peut dire qu’est-ce que j’en peux… que la leçon, si leçon il y a, soit perdue ! Quelle leçon en fait ? Il y eu la fascisme et l’antifascisme. Qu’est ce que j’en sais ? Que faire en de telles circonstances ? Qu’est-ce que j’en puis ?
Deux tontons se combattaient, les cons ! Nous, si ça devait arriver, on laisserait faire ? On attendrait que ça se passe, sans nous ?
Abonnés absents. Rien à foutre. T’es juif, t’es bougnoule, ils veulent te cramer ? Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
Effectivement. Si nous n’avons rien à retirer du passé, je présage que n’attendons plus rien de l’avenir. No future ! Et nous ouvrons une autoroute aux démagogues de tout poil qui s’annoncent.
Hier Hitler, Pétain, qu’est-ce que j’en sais ? Bonjour Sarko, bonjour Le Pen. Qu’est-ce que j’en fais ?
Je ne suis pas très loin de penser que les choses sont en train de se passer comme ça. Ce serait la mort assurée. Mais comme il s’agit de vivre encore un peu, alors la question de notre rapport au passé continue, qu’on le veuille ou non, à s’imposer.
Tu vois, je suis tout autant décousu que toi. Si ensemble nous arrivions à tisser les fils, ce serait mieux.
Ne pas juger l’engagement (ou plutôt le non-engagement en l’occurence) ne signifie pas qu’on refuse de s’engager aujourd’hui, ou qu’on s’en moque. Il ne me semble pas avoir laisser entendre ça. Et ne pas juger les gens qui sont allés au STO par exemple, ne signifie pas plus qu’on cautionne ou qu’on accepte que ça ait pu avoir lieu.
Bon, je vais devoir abandonner la bataille pour deux jours, alors attention au champ de ruines, hein !
Mag, je ne pense pas que Brassens ait écrit “mourir pour des idées” en 1968. Elle ne figure pas sur le disque de 69 mais sur celui de 71. Brassens a été très malade en 68. Il a disparu de la circulation pendant les événements, tout comme Ferré d’ailleurs, tous deux pour des raisons personnelles.
J’adore cette chanson. Pour moi, c’est sa chanson la plus anarchiste. On en reparlera au moment de l’article sur le 11ème disque (ou avant autour d’une bière).
Je ne sais pas ce que c’est, moi, une “belle chanson d’amour”.
Je ne suis même pas sûr que ce soit la vocation d’un chanteur de faire “avancer la question”.
Peut-on d’ailleurs avancer sur cette question ?
J’ai comme la sensation que ce qu’on a coutume d’appeler “amour” est fait écho à des choses vécues dans la toute petite enfance, là où les mots (venus après) n’ont pas accès et ne peuvent que tourner autour.
D’accord du coup avec Bernard pour penser que ce n’est alors pas le “sens” précis des mots qui compte alors, mais une étrange et indicible alchimie (où la musique tient ne grande place) qui fera alors une “bonne chanson d’amour”.
D’accord pour dire aussi avec Robert, que le grand Léo est aussi un maître en la matière (bientôt un article sur le sujet Bernard ?)
Chanson ? Poème ? Je ne sais. Mais, je voudrais vous livrer le texte qui depuis si longtemps sert la toile à mes sentiments amoureux.
“Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la couleur de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.”
Paul Eluard, Mourir de ne pas mourir, 1924.
Alors, patron, à quand une rubrique sur la question ? A mettre en relation avec la Suggestion/Léo, de mon collègue Vincent ?
C’est toi qui tient les rênes, nous on ne fait que proposer. A chacun son boulot.
Tiens tiens, ta remarque rejoint une de mes préoccupations. A savoir que j’aimerais beaucoup, à terme, tenir un peu moins les rennes de ce blog et en faire un espace encore plus collectif où les blogueurs ne seraient plus seulement les commentateurs de mes articles, mais en écriraient eux-mêmes. J’y réfléchis et ça pourrait être une voie d’évolution de ce blog dans l’année qui vient. A suivre donc.
Bernard, je ne veux pas mettre en doute ta puissance, mais à mon avis tu présumes de tes forces à vouloir tenir encore les rennes. Tu vas t’épuiser, mon vieux ! Pourquoi pas, tant que tu y es, tenir les orignaux ? Allez, vas, on t’en demande moins : tenir les rênes, c’est déjà bien.
Après, tu auras plus de temps pour tenir ta reine, OK ?
Moi qui ai le fantasme d’approcher l’animal sauvage au plus près, et même parfois de tenter de l’apprivoiser, ce lapsus me semble hautement significatif.
Essai de réponse à Robert à propos du texte d’Eluard :
Chanson ou poème ? Les deux, car si Eluard a composé ce texte en tant que poème, les vers en sont si chantants qu’ils ne pouvaient manquer d’attirer l’attention de musiciens. C’est ainsi que Gérard Pitiot a consacré un CD complet de chansons d’Eluard en 1998, dont ce très beau texte intitulé “l’amoureuse”.
Rappelons que la musicalité des vers de paul Eluard avaient déjà attiré en son temps Claude Debussy qui a mis en musique certains de ses poèmes.
Bernard, je ne connais pas Gérard Pitiot, ni son disque de 1998… Tu l’as ?
Pour Debussy, je ne savais pas non plus qu’il avait mis en musique Eluard. D’autant que le poète commence à publier en 1914 (il a alors 19 ans) et que le musicien meurt en 1918 (l’année de mon poème préféré de Paul : “Pour vivre ici”).
Eh, Eh, ça n’allait pas si mal à communiquer en ces temps privés de toile !
Je ne connais pas le disque de Gérard Pitiot, je ne sais pas vraiment qui il est, d’ailleurs. Voir le site friendship