Insup-portables (1)
Le chiffre vient de tomber : 83,2% des français possèdent un portable. Ce chiffre montre que vraisemblablement, si l’on excepte les impotents, les vieillards, les nourrissons, les sans-abris, les prisonniers, les sans-le-sou, les “paumés du fin fond de leur cambrousse”, … tous les gens dits “normaux”, sans exception, possèdent un portable.
Eh bien non, il y a encore quelques exceptions. Je fais partie de cette minorité d’indécrottables, irréductibles et irrécupérables gaulois qui pensent qu’on peut encore, dans notre société, se préserver quelques espaces de liberté. J’avoue donc, sans honte que je fais partie des 16,8% qui ne peuvent être joints à tous moments et qui arrivent quand même à vivre !
20 août 2007 à 9:23
La liberté ne serait-elle pas qu’une abstraction, un mythe, chacun la définissant comme il veut (ou peut) ?
20 août 2007 à 9:52
OK avec toi Vincent, mais en partie seulement car si la deuxième partie de la phrase me convient bien, je ne pense pas que la liberté ne soit qu’une abstraction. Elle devient une réalité (plus ou moins accessible il est vrai) quand chacun l’a définie pour lui-même.
Sinon, effectivement, chacun trouve les espaces de liberté qui lui conviennent. Ces espaces de liberté peuvent même être contraires selon les personnes. On peut être dans sa voiture et s’en sentir prisonnier alors que d’autres, au contraire, voient dans l’intérieur de leur voiture un espace de liberté qui les isole du reste du monde et d’éventuels dérangements. Certains arrêtent l’activité de jardinage qui leur semble être trop contraignante et qui semble les enchaîner à la terre alors que d’autres (et c’est mon cas) trouvent dans cette activité un moment privilégié ou l’esprit prend ses aises en complète liberté.
20 août 2007 à 9:56
Faudrait demander à Mandela ce qu’il en pense, mais je crois qu’il y a tout de même une petite différence… je goûte moi aussi consciemment à la liberté de ne pas avoir de portable et m’imaginerait volontiers plus intouchable qu’un autre.
Les rares fois où je me suis dit qu’un portable aurait pu être utile, des frères humains (parfois équipés de portables) ont su m’épauler ; un peu de ces contacts qui font notre vie plus réelle, moins autiste.
J’ajoute que je connais plusieurs personnes autour de moi qui ne possèdent pas le fameux cellulaire… un terme que ce cher Nelson apprécierait non ?
Il y a sûrement dans la liberté l’expression d’un choix, et les détenus n’ont pas le choix : on leur a pris leur portable ! Ils ont par contre la télé… instrument d’aliénation plus commode pour le système pénitentiaire.
Ni dieu, ni maître !
20 août 2007 à 16:32
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3234,36-945844@51-941701,0.html
20 août 2007 à 18:02
On peut très bien faire du “cellulaire” un outil de liberté…
Je ne vois pas en quoi il serait par nature liberticide (sauf à considérer qu’en tant que telle la technique est aliénante, mais alors là c’est un autre débat).
20 août 2007 à 18:17
Et puis aussi (autre point de vue possible) :
Est-il simplement sûr que la liberté soit si désirable qu’il y paraît ?
Et si l’humain souffrait en quelque part obscure en lui de sa trop grande liberté ? Et notre modernité occidentale de toujours “libérer/libéraliser” davantage (et pour son malheur d’y parvenir) ?
21 août 2007 à 12:04
Le point de vue de Vincent sur la libertée est insup-portable !
21 août 2007 à 12:46
Je faisais partie des résistants, non possesseurs de téléphone portable, jusqu’à il y a un peu plus d’un an. Ce qui me dérangeait dans l’idée d’avoir un portable, c’était d’avoir un abonnement de plus. Un engagement pris à consommer. Chaque fois qu’un nouveau produit sort, il est présenté comme indispensable. J’avais déjà cédé, beaucoup trop facilement aux CD, je voulais mieux résister pour le téléphone.
Jusqu’à ce que la majorité des personnes que j’appelais n’ait plus de fixe, et que ma note de téléphone gonfle comme une baudruche…ce qui était d’autant plus rageant que je déteste le téléphone et ne m’en sers pratiquement que pour régler des détails pratiques.
L’autre argument qui m’a fait céder, c’est que le mode de relation des gens qui m’entourent s’était adapté à cette nouvelle manière de communiquer :
Un petit texto au dernier moment pour dire « Je vais boire un pot à tel endroit, à telle heure, rejoins-moi si tu veux », et dont j’étais évidemment exclue.
C’est l’usage de ces petits messages qui m’a fait accepter le portable. Plus légers qu’un coup de fil, l’autre le lit quand bon lui-semble. On n’impose pas l’immédiateté (et donc la disponibilité permanente). On y est forcément concis (bien que je n’aie pas adopté le langage codé des SMS, que je n’arrive à comprendre qu’en lisant à voix haute).
Et puis Christophe a raison de préciser qu’il peut se passer de portable… parce que son entourage en possède.
21 août 2007 à 13:51
Finalement, la conclusion de tout ça, c’est peut-être que le portable ou l’absence de portable peuvent tous deux être créateurs de liberté, non ?
Anne, tu aurais pu écrire “Bernard” au lieu de “Christophe” car si effectivement je peux me passer de portable, comme Christophe, c’est peut-être aussi parce que tout mon entourage en possède un !
22 août 2007 à 7:58
Je n’ai personnellement pas de portable, mon entourage non plus … personne ne peut me joindre à tout moment … Et bien tant mieux! Je précise que j’ai toujours des amis et que je vis une vie normale. J’avoue que je ne me suis même jamais posé la question de savoir si cela améliorait ou pas ma liberté, je constate simplement que je n’en ai pas besoin. Mais à observer ce qui se passe autour de moi, j’aurais tendance à penser que le portable “aliènerait” plutôt que “libèrerait” : angoisse de savoir si on va m’appeler, personne ne m’appelle donc je suis seule, et que font mes enfants, et où sont-ils et comment vont-ils et pourquoi ils ne m’appellent pas puisque c’est si facile, etc.
Le portable a des effets pervers : on prend l’habitude de vivre dans l’immédiateté et l’absence de réponse immédiate à toute question que l’on se pose provoque l’angoisse; et toute question que l’on se pose devient tout à coup de la plus haute importance et demande une réponse immédiate. Que devient “penser” dans tout cela? A-t-on d’ailleurs encore le temps de penser?
Je pense que le portable contribue à l’isolement de la personne et peut-être aussi au fractionnement de la vie : si on en est “dépendant” (addict) et à mon avis c’est vite fait, parce qu’il supprime et distance et temps et qu’il découpe la vie en moments plus ou moins stériles (dans la mesure où les problèmes abordés tournent autour du “moi” sur-représenté sans donner de réponse satisfaisante).
Autre chose enfin (je le tire de la “Revue durable”, excellente revue suisse (clin d’œil à nos amis suisses) sur le développement durable) : si l’on devait mesurer le poids “écologique” du portable, il pèserait 200 kg, ce qui représente le poids de la matière et de l’énergie nécessaire à sa fabrication. De plus, la plupart des métaux se trouvent ailleurs que chez nous, et l’on connaît maintenant dans quelles conditions souvent dramatiques les gens travaillent dans cet ailleurs.
Alors voilà, pour moi le portable est un des objets fétiches particulièrement représentatifs de notre société malade, auquel je pourrais ajouter les chiens et chats que les américains ne sont pas les seuls à nourrir (8 millions en France d’après mes souvenirs).
Qu’est-ce-que je suis rabat-joie!!
22 août 2007 à 8:09
Après vérification, j’en suis loin : 9 millions de chiens et autant de chats en 2005 en France.
22 août 2007 à 8:25
Ben dis donc, moi, j’ai un chien, et mon mec a un portable…
Donc je fais partie des gens qui peuvent se passer de blaireau-phone parce que leur entourage en a un. Et j’ai aussi tendance à croire que c’est un frein à la liberté ; sauf qu’un téléphone, ça s’éteint, on ne répond que si on veut, on n’est pas obligé de s’en servir à tout bout de champ (chant ?)…
En fait, les gros soucis concernant cet objet sont à mon avis son coût écologique, comme le rappelle Brind’paille, et l’utilisation intempestive qu’en font nombre d’utilisateurs. Et les sonneries ridicules toujours trop fortes dans les bars ou les restos !
22 août 2007 à 9:24
Facile d’être anti-portables, mais allez jusqu’au bout de votre idée et n’appelez jamais quelqu’un sur son portable !!!
Parce que dire qu’on est anti-portables et appelez tous les jours les gens se son entourage sur leur portable, j’avoue que je ne comprends pas trop la logique !!!
Ou alors c’est juste pour faire le “jacquot” et dire : “moi, mais je n’ai pas de portable, c’est bon pour les autres”…
22 août 2007 à 12:40
Aïe ! Il ne s’agit pas de polémiquer mais de songer à ce que représente ce nouveau besoin entièrement créé : pour notre plus grand bien ou notre plus grand mal ? Bien sûr le portable a des avantages, une utilité, bien sûr on peut le gérer, oui, on peut ne l’utiliser que pour des SMS ou texto. Et oui, on peut le gérer comme un simple téléphone.
Ok. Sauf que ça n’est pas un simple téléphone, puisqu’il me permet de joindre et d’être joint partout tout le temps.
Plus loin, quel type de dépendance cela crée-t-il ? A-t-on besoin de savoir ce que fait un tel à toute heure du jour et de la nuit ? Pourquoi en a-t-on besoin d’ailleurs ?
Renvoi au cordon ombilical que l’on ne veut pas couper ? besoin de contrôler ? besoin d’être rassuré en permanence? On parle de la nouvelle génération de tél. équipé de gps, comme ça en plus je sais où la personne se trouve. C’est accablant.
En dehors de toute polémique et de toute intention de culpabiliser qui que ce soit (je suis sûre que si j’en avais un je serais comme tout le monde), je me demande sérieusement si on ne devrait pas s’interroger (sur cet objet comme sur d’autres, sur ce comportement qu’il provoque comme sur d’autres comportements de consommation) sur ce que cela signifie.
En plus n’entretient-il pas l’illusion que tout peut être contrôlé, et par là que toute douleur peut être évitée (puisqu’il s’agit d’être rassuré). C’est la négation même de la vie.
Je ne m’abstrais pas du problème : je n’ai pas de portable mais je consomme, et plein de choses inutiles. Je ne voudrais donc pas faire « le jacquot » mais ce phénomène du portable me semble aller très loin, c’est pour ça que je m’interroge. Je ne suis pas sûre d’être d’accord avec la sérénité de Mag qui dit qu’un portable cela se gère facilement : justement à cause des texto et sms qui entretiennent le lien de dépendance.
Cela me fait penser à un film de Wim Wenders (prémonitoire ?) où des gens livrés à eux-mêmes avaient entre autres la possibilité d’enregistrer leurs rêves et de les visionner grâce à une machine. Au bout du compte ils devenaient fascinés et tellement accro à cette machine qu’ils ne passaient plus leur temps qu’à enregistrer et visionner leurs rêves ; la réalité, le monde extérieur ne les intéressaient plus (je crois que c’est « l’Etat des choses »).
Pour ce qui est d’appeler les gens sur leur portable, ok je retiens la leçon d’autant que le dernier exemple vécu est on ne peut plus significatif du comportement que je décrivais plus haut (avoir une réponse immédiate sur un problème qui semble de la plus haute importance).
Au temps pour moi !
22 août 2007 à 12:52
Je ne voudrais pas passer pour la sereine de service ! Mais je reste convaincue que l’utilisation abusive du portable est bien dûe à l’utilisateur, l’objet se contente simplement de le permettre. Comme la télé, quoi. Et le portable de Mathieu a été une exigence de son nouveau boulot ; comme quoi tous les directeurs de CPIE ne sont pas contre.
Ceci dit, je suis (et je reste, je suis quelqu’un de constant !) la première à pourrir les gens qui préfèrent répondre au téléphone plutôt que de continuer la conversation avec les gens qui sont bien présents ; mais bon, ils ont toujours une bonne raison…
22 août 2007 à 12:53
Et j’oubliais, j’aime bien quand Joëlle, elle répond au téléphone !
22 août 2007 à 15:25
Merci Mag !
C’est vrai que ça me rassure d’être toujours joignable pour les gens que j’aime. Quand ils ont un problème, ou un conseil à me demander, ou du vague à l’âme, je suis toujours présente…
Mais je ne suis pas toujours pendue à mon portable et c’est rare que ce soit moi qui appelle… C’est vraiment plus pour être joignable.
D’autant plus qu’ayant plusieurs employeurs depuis 8 ans, c’est pas toujours facile de savoir où je suis !!!
22 août 2007 à 21:27
J’avoue pour ma part, n’avoir pas de portable, surtout pour ne pas échauffer un peu plus mes neurones qui ont déjà la fâcheuse tendance de le faire tout seul… Par contre le phénomène m’intéresse sous l’angle particulier du génie particulier de notre civilisation qui parvient à tout métamorphoser en produit marchand. Même la simple conversation basique entre deux individus est devenue, grâce au téléphone, mais surtout au téléphone portable qui permet une identification entre la personne et l’objet lui-même par sa présence quasi constante sur son propre corps, une marchandise qui se vend et s’achète désormais. Elle revêt grâce à cela un “supplémént d’âme” qui modifie la perception qu’on peut avoir de cette simple conversation en valorisant presqu’instinctivement celle qu’on aura grâce au téléphone à cause du plus que lui apporte cette quantification marchande et l’aura du progrès technique qu’elle suppose, au détriment de la conversation “naturelle” qui sombre peu à peu dans la ringardisation inéluctable de tout ce qui résiste à cette dynamique. Il est tout à fait passionnant d’observer comment cette marchandisation forcée conquiert progressivement tous les aspects de l’existence. Là où quelques années auparavant, on aurait même pas oser imaginer que ce soit possible, on voit subitement et avec la plus grande complaisance générale, s’imposer les lois de la consommation. Soyons donc attentifs à la façon dont l’air que nous respirons va peu à peu devenir une ressource marchande grâce aux taxes à la dépollution qui se profilent déjà par exemple; où à la manière avec laquelle ce qui demeure encore vivant dans notre culture, à savoir un certain art de la convivialité associé avec un art de la table se transforme peu à peu grâce à la “starification” des grands chefs de la gastronomie, l’hyper développement de l’industrie agro-alimentaire et le baratin technico- scientifique cherchant à le légitimer, et se métamorphose d’un simple savoir-faire vivant en spectacle médiatisé , ouvrant la porte à cette distanciation spectaculaire chère à Guy Debord, qui signe le passage d’une culture vivante d’un savoir faire et savoir vivre à celle de la consommation éperdue d’ objets sensés combler le vide que la situation de spectateur impuissant aura su faire naître… Vous voyez bien, même sans portable ça recommence à chauffer!!!