L’affiche rouge

Longtemps, bien longtemps après, cette affiche est restée gravée dans les mémoires.

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Même les plus vieux d’entre nous ne s’en souviennent que par ce qu’en a raconté l’Histoire. Car c’était il y a bien longtemps, il y a tout juste 70 ans. Les forces de police de René Bousquet avaient placardé les murs de Paris de cette ignominie.

Censée dénoncer et stigmatiser un groupe de terroriste, cette affiche eut un impact inverse sur la population : les Parisiens découvrirent alors des héros et y puisèrent du courage supplémentaire.

La fin de la guerre s’approchait, on n’en était qu’à six mois, les Allemands et leurs collaborateurs Français pressentaient déjà l’issue qui leur serait fatale, mais qu’importe, ces Résistants avaient trop résisté (jusqu’à descendre un général SS).

Vingt trois jeunes étrangers allaient donné leur sang pour notre pays : les 22 jeunes hommes furent fusillés au Mont-Valérien le 21 février 1944, la seule femme du groupe n’eut pas le droit de mourir avec ses camarades, elle fut décapitée un peu plus tard à la prison de Stuttgart.

Ainsi finirent les 23 membres de ce groupe de Résistants, conduits par le poète communiste Missak Manouchian.

On ne le répétera jamais assez : cette sordide page de notre histoire n’est pas à mettre seulement au passif des SS, elle est aussi et surtout le résultat d’une traque impitoyable menée par 200 policiers français, tous au service de la collaboration.

Onze ans plus tard, Louis Aragon a rappelé ce triste moment par un texte magnifique, publié dans l’Humanité en mars 1955.

En voici le texte intégral :

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

C’est en 1961 que ce texte d’Aragon fut immortalisé par Léo Ferré qui en fit une musique extraordinaire et lui donna le nom de « L’affiche rouge ». Adolescent, je pleurais déjà sur cette poésie mise en musique.

http://www.youtube.com/watch?v=gPrKBrgsS6s

Quelques autres versions de la chanson :

Bernard Lavilliers …

Marc Ogeret …
http://www.youtube.com/watch?v=Ra44dpZlfBc

Monique Morelli …

Catherine Sauvage …

Jacques Bertin (ma version préférée) …

Pour terminer, un très beau témoignage par l’un des deux survivants du groupe Manouchian :

Bon week-end à tous !

35 réflexions au sujet de “L’affiche rouge”

  1. Un petit faible pour la version de Marc Ogeret … Et encore plus , pour le texte qui défile sur la musique juste après l’émotion d’Henry Karayan sur la dernière vidéo !
    La dernière fois que j’ai écouté chanter ce texte , c’est Cali qui l’interprétait .

  2. Je ne savais pas que l’affiche rouge avait fait l’objet d’un film, je m’en rends compte à l’instant. Ce prix a obtenu le prix Jean Vigo.

  3. Si nous avions vécu à cette époque, où aurions-nous été ?
    Du côté des résistants ? Parmi les gens immobiles ? Ou pire … ? :blush:

  4. Je crois qu’on ne peut jamais dire ce qu’on ferait dans telle situation tant qu’on ne l’a pas vécue.
    Alors, on peut se découvrir soudainement héros ou lâche …

  5. A part quelques-unes… J’ai du mal avec les chansons de Léo Ferré, c’est ainsi.
    Mais Aragon c’est quand même quelque chose, alors merci pour ce petit rappel historique : qui aujourd’hui ouvrirait sa porte à l’arrière petit-fils de l’un des fusillés du Mont Valérien, joli brun en errance par ces temps sombres ? :face:
    Une version parlée.

  6. Qu’aurais je fais? Je ne sais. Quand j’étais très jeune et que mon grand père évoquait très peu son coté résistance, je disais que j’aurais fait pareil. Mais j’étais très jeune, mon grand père était un sorte de héros pour l’enfant que j’étais, et depuis je me suis posée la question à plusieurs reprises. Je crois sincérement que je n’aurais pas été dans le pire, mais aussi que si le choix était « les autres ou mes enfants » j’aurais sans doute été capable de lâcheté afin de sauver mes enfants. Jusqu’ou cette lâcheté? Pas de réponse et heureuse de ne pas devoir y répondre. Est ce une réaction purement féminine?

  7. Ou plutôt que « féminine », est ce une réaction purement maternelle? l’inconvénient d’un blog, en ce qui me concerne, c’est que je réponds en direct, et que souvent, après avoir appuyé, ma pensée s’affine, mais c’est trop tard, c’est parti.

  8. L’histoire, selon moi (mais faudra attendre qu’on la raconte), ce n’est pas ce qu’on aurait pu faire pour être du bon côté (à supposer que ceux qui ont fait le mauvais choix l’ont fait avec de mauvaises raisons), mais…
    Aujourd’hui, on fait quoi ?

    Appelez-nous un poète, qu’il avoue enfin ses crimes !

  9. C’est sans doute un lieu-commun de dire (d’autant plus que je l’ai déjà dit ailleurs sur ce blog) que l’écriture d’Aragon a une musicalité et une rythmique qui font que ses textes sont particulièrement adaptés à être mis en musique.
    Ferré et Ferrat ont d’ailleurs porté très haut, musicalement parlant, les textes d’Aragon.

  10. Ce qui m’a fait sursauter, entre autres, dans cet article, c’est la phrase finale  » « Je suis catholique et romain, je ne mets pas des gens dans des camps, ça ne se fait plus depuis longtemps » »….
    Bel exemple de charité chrétienne, le « ça ne se fait plus depuis longtemps »…
    Comme quoi, on peut être catho et « à la mode » :devil:

  11. Ce qui m’affole le plus, c’est qu’il ne se passe pas une semaine sans que ce type de propos ait lieu. Et on ne sait que ce qu’en disent certains journaux. J’imagine qu’il ne s’agit-là que de la partie immergée de l’iceberg. :angry:

  12. On pourrait croire que « l’affiche rouge » soit tombée dans l’oubli et que cet anniversaire soit ignoré par la plupart des gens. Or, le hors-série qu’a publié l’Huma sur le sujet a été rapidement épuisé et un nouveau tirage est prévu pour le 15 avril.

  13. Ce simple article mériterait bien des commentaires tant la mémoire d’Oradour qui s’amenuise et ce qui advient en Europe nous confrontent à une terrible situation.
    Cela m’attriste profondément, mais l’impertinence de cette femme me rassure un peu.

  14. Même à propos de faits historiques récents, la mémoire est très très courte … et l’Histoire sert rarement de leçon.

  15. cette femme me fait penser a ma mère qui était une vraie militante et nous disais qu’on allait perdre tout ce qu’ils avaient gagné en mille neuf cent trente six !!

  16. je parlais du lien que bernard a mis au sujet la dame qui a refusé d’être honoré par monsieur valls

  17. Cette dame a conservé la mémoire de qu’il s’est passé au cours du dernier siècle alors que notre société est devenue plutôt amnésique de ce côté-là.

  18. C’est une voix qui a bercé mon enfance…

    A propos de l’Affiche rouge, voici le texte de la dernière lettre de Manouchian à sa femme, reprise et sublimée dans les vers d’Aragon :

    21 Février 1944, Fresnes :
    « Ma Chère Méline, ma petite orpheline bien aimée,
    Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas, mais pourtant, je ne te reverrai plus jamais. Que puis-je t’écrire, tout est confus en moi et bien clair en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but.
    Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goutter à la douceur de la liberté et de la paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il mérite comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps.
    Bonheur ! à tous. J’ai un profond regret de ne t’avoir pas rendu heureuse. J’aurai bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et d’avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir mon ultime volonté. Marie toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je lègue à toi et à tes sœurs et pour mes neveux. Après la guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en temps que ma femme, car je meurs en tant que soldat régulier de l’armée française de la Libération. Avec l’aide de mes amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possibles, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fais de mal à personne et si je l’ai fais, je l’ai fais sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au Soleil et à la Belle nature que j’ai tant aimé que je dirai
    Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes biens chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal, sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous mes amis, qu’ils me connaissent de près ou de loin, je vous serre tous sur mon cœur.
    Adieu. Ton ami. Ton camarade. Ton Mari.
    Manouchian Michel »

  19. oui, superbe texte (1944 ) sublimé effectivement par Aragon onze ans après l’exécution des 23 membres du groupe Manouchian. Et merci aussi à Ferré d’avoir mis en musique en 1959 ce texte qui sera repris par beaucoup d’autres (je connais notamment les interprétations de Jacques Bertin, Mama Bea, Bernard Lavilliers, Catherine Sauvage, Leny Escudero et bien entendu Marc Ogeret), perpétrant ainsi la mémoire de ce triste épisode.

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