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Patriotisme, nationalisme et identité nationale

Relevé cette semaine, dans Télérama, cette citation de Romain Gary rapportée par un lecteur : “Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres.”

Et dans le même courrier des lecteurs, juste en dessous, un petit texte de Y. Mathieu : “Et si le ministère de l’Identité nationale dont rêvent certains c’était “tout simplement” le ministère de la Culture ?”.

Les élections sont terminées. Mais que cela ne nous empêche pas de continuer à discuter ensemble de thèmes importants dont certains, notamment la culture, ont été “oubliés” dans cette campagne.



12 commentaires sur “Patriotisme, nationalisme et identité nationale”

  1. Vincent dit :

    Je ne suis pas retourné voir où en était arrivé la dernière discussion sur la “Culture” (c’était quand déjà ?)… mais en m’y confrontant à nouveau, comme ça, je me demande s’il ne faut pas l’étendre aux questions - plus vastes, il me semble - d’“Education”. C’est lié, non ? L’une est bien le préalable indispensable à l’autre, ou je me trompe ?

  2. Bernard dit :

    La peur de l’autre n’est-elle pas avant tout la peur de soi-même ?

  3. Vincent dit :

    L’étrange mélange de rire/danse et de mort de l’article précédent m’a donné l’idée de profiter de cette journée de congés pour replonger un petit coup dans les mots de Christian Bobin… et d’en livrer sur le blog, par gratitude, quelque gouttes. (Quel plaisir, soit-dit en passant, de trouver dans le hasard des articles proposés par Bernard matière à “faire revivre” le cimetière des livres lus qu’est ma bibliothèque hétéroclite !)

    Il se trouve (étrange hasard !) que j’en rapporte aussi tout un seau pouvant alimenter la réflexion semée ici. C’est un peu long (pardon d’avance !) mais comment résister ?

    Ça date du 30 mars 1998. Dans un Hors-série du Monde, 31 écrivains étaient invités à réagir face à la montée du Front National. Voilà ce que Christian Bobin écrivait alors (et qui me paraît quelque part répondre à la question posée). Libre à chacun de remplacer “Front National” par ce qui lui semble aujourd’hui plus adapté :

    “NE LUI PARLEZ PAS

    Il n’y pas pas de voix du Front National. Il n’y pas pas de voix du Front National parce que toute voix appelle en écho la fraternité d’une autre voix, et même déjà, à peine se fait-elle entendre, travaillée par le goût de l’autre, la faim de l’autre, le désir de l’autre. Le gang du Front National - ses électeurs comme ses militants - n’a pas de voix. Le gang du Front National ne parle pas. Il hurle, il aboie et il mord. Rien de tout cela ne fait une parole. Le gang du Front National prospère sur la douleur de vivre. Il entretient cette douleur. Il l’avive, il la fouaille. Il a besoin que cette douleur demeure à vif. Le gang du Front National ne dit rien que la haine. La haine porte la mort. La haine veut la mort de l’autre et de soi et de tout.

    Pourquoi la mort, et ses chevaliers du gang du Front National, séduit-elle ? Parce qu’il y a dans ce pays une immense fatigue. Parce que l’intelligence s’en est allée du politique. Parce que le coeur qui nourrit l’intelligence ne bat plus qu’au ralenti. Parce que, toujours, un pays a besoin d’une histoire qu’on lui raconte : la douleur de vivre n’est supportable qu’à condition d’être mise en mots. Elle ne cesse pas alors d’être douloureuse. Elle cesse simplement - et c’est beaucoup - de mener à la haine et à la mort.

    Les politiques ne savent plus nous parler que de gestion. Les politiques qui devraient nous servir ne savent plus servir que leur maître d’aujourd’hui - l’économie. Mais l’économie ne nous dit rien. L’économie n’a rien à nous dire de nos vies. Tous les discours politiques, autrefois, nous racontaient une fable, une fable nécessaire apaisant la douleur de vivre et confortant les chances d’une vie ensemble - un jour. Le Capital de Marx, pour ne prende que ce seul exemple, n’était pas un traité d’économie. Le Capital de Marx était une histoire où quelque chose nous était conté de la noblesse des pauvres et de leur peine, de ce qui, dans les pauvres, était un trésor à venir. Aujourd’hui, il n’y a plus que le gang du Front National qui raconte une histoire. D’ailleurs il ne la raconte pas. Il la hurle. Il l’aboie.

    Si assurés que nous soyons de notre vie, nous n’avons guère plus de résistance que les personnages de contes de fées. La piqûre d’une quenouille nous expédie dans cent ans de sommeil. La bienveillance d’un loup nous égare dans la forêt. Gens qui, comme vous dites, “faites” du politique, sortez-nous de ce sommeil, éloignez-nous de cette forêt. Ne parlez pas au gang du Front National. Ne lui parlez pas et ne nous en parlez plus. Parlez-nous de nos vies et, pourquoi pas, des vôtres. De grâce, laissez tomber vos histoires de balance des paiements et d’équilibre des comptes. La vie, nos vies et les vôtres, méritent mieux qu’un bilan comptable. Vous avez perdu vos dons de conteurs ? Vous n’aimez plus la vie, vous laissez les loups en parler à votre place ? Inventez, imaginez - ou alors partez, laissez la place à des vivants.”

  4. Bernard dit :

    Ouah ! Très beau texte !!!
    Cela m’incite à me plonger dans l’oeuvre de Christian Bobin dont je n’ai lu, à ma grande honte, que “l’éloge du rien”. Heureusement, il ne me faut pas aller bien loin, Joëlle a tous ses livres.
    Mais je ne sais pas où je vais prendre le temps. Dur dur en cette saison miraculeuse qu’est le printemps et où nous sommes constamment sollicités. Vincent, en m’incitant à lire l’oeuvre de Christian, tu me mets dans un beau bain !

  5. Christophe dit :

    Il me semble que le ministère de la culture dont il est question pourrait utilement être la télévision : elle est cette étrange lucarne sur le monde dont nous parlait déjà Prévert, elle est au carrefour de toutes les problématiques du libéralisme, elle constitue une base culturelle indéniable, peut-être la seule chez bien des gens.
    TF1 serait à mon sens l’exemple même d’un ministère de la culture moderne, performant, accessible à tous, presque gratuit et… ultra-libéral.

    Pour parachever ma contribution à cet article, cette nouvelle citation de Christian Bobin sur la télévision. J’ai pour ma part éliminé depuis près de cinq ans cet objet de la maison… et à la relecture de ce texte, avec l’intention d’être pertinent, je frémis un peu…

    Le Mal
    Elle est sale. Même propre elle est sale. Elle est couverte d’or et d’excréments, d’enfants et de casserolles. Elle règne partout. Elle est comme une reine grasse et sale qui n’aurait plus rien à gouverner, ayant tout envahi, ayant tout contaminé de sa saleté foncière. Personne ne lui résiste. Elle règne en vertu d’une attirance éternelle vers le bas, vers le noir du temps. Elle est dans les prisons comme un calmant. Elle est en permanence dans certains pavillons d’hôpitaux psychiatriques. C’est dans ces endroits qu’elle est le mieux à sa place : on ne la regarde pas, on ne l’écoute pas, on la laisse radoter dans son coin, on met devant elle ceux dont on ne sait plus quoi faire. Les jours, dans les hôpitaux comme dans les prisons, sont plus longs que des jours. Il faut bien les passer. On lui fait garder les invalides mentaux, les prisonniers et les vieillards dans les maisons de retraite. Elle a infiniment moins de dignité que ces gens-là, assommés par l’âge, blessés par la Loi ou par la nature. Elle se moque parfaitement de cette dignité qui lui manque. Elle se contente de faire son travail. Son travail c’est salir la douleur qui lui est confiée et tout agglomérer — l’enfance et le malheur, la beauté et le rire, l’intelligence et l’argent — dans un seul bloc vitré gluant. On appelle ça une fenêtre sur le monde. Mais c’est, plus qu’une fenêtre, le monde en son bloc, le monde dans sa lumière pouilleuse du monde, les détritus du monde versés à chaque seconde sur la moquette du salon.
    Christian Bobin

  6. Christophe dit :

    Le texte de Bobin sur la télévision m’est parvenu il y a quelques années, sous la forme d’un sujet de français pour un des enfants.
    L’une des question, sans doute essentielle, consistait à demander de quoi on parlait.
    Personne, je l’espère, n’a répondu culture.

  7. Vincent dit :

    Il y a de tout à la télévision : du bon comme du stupide, de l’exigeant comme du simple divertissement, vraiment de tout.

    Je l’allume pour ma part souvent lorsque je “bosse” (elle est juste à côté de mon ordinateur). Je me branche généralement sur la 5 qui est à mon goût la fenêtre sur le monde à laquelle aspirait Prévert. Rien qu’hier par exemple, j’ai pu, tout en étant cloué à mon bureau (et pas que pour des “Bobinades”), jeter un coup d’oeil depuis ma lucarne sur le monde des requins (marteau, tigre, blanc, etc.), les paysages et coutumes de Bora Bora, l’arrivée du jazz en France dans les année 50 et suivre un débat de politologues discutant de ce qui est en jeu pour les prochaines législatives.

    Le danger, c’est comme dans la fable du sage qui montre la lune mais dont on regarde le doigt, d’être fasciné par la lucarne et d’oublier le monde. C’est ce qui se passe sans doute dans les hopitaux, les prisons, les asiles et autres maisons de retraite qu’évoque Bobin dans l’extrait cité par Christophe. La télé qui remplace le monde y est alors le symptôme (plus que la cause) de la grande fatigue qui peut règner dans ces lieux. La grande fatigue qui est l’extrême contraire de la joie de vivre (envie de chanter, rire et danser) dont on discutait dans l’article précédent.

    Je conclurais simplement par cette citation de T. Duvert (extraite du jubilatoire Dictionnaire du parfait cynique de Roland Jaccard) : “La télévision ne s’améliorera donc jamais, puisqu’on l’éteint dès qu’on v amieux qu’elle.”

  8. Vincent dit :

    La suggestion de Christophe d’assimiler la télévision au Ministère de la culture, voire à la culture de façon générale, me paraît vraiment pertinente.

    Avec ce filtre, mon commentaire précédent prend du coup un sens plus large que je résumerais ainsi :
    - Il y a de tout dans la culture : du bon comme du simple divertissement
    - C’est une fenêtre sur le monde avec le danger d’oublier le monde et de ne plus regarder que la fenêtre
    - C’est sans doute ce qui arrive non plus dans les prisons, hopitaux, asiles… mais dans les “milieux cultureux” (Ministère, MPT…)
    - “La culture ne s’améliorera pas puisqu’on s’en passe lorsqu’on va mieux qu’elle”

  9. André dit :

    SAGESSE ET CULTURE

    “Qu’est-ce que Mozart change à notre rapport au monde, à notre unité avec lui, en lui, à notre sagesse ? Pas grand-chose, me semble-t-il, sinon qu’il rend le monde un peu plus supportable - et la sagesse, peut-être, un peu moins improbable. Mais il ne saurait tenir lieu ni de l’une ni de l’autre.”

    (André Comte-Sponville & Luc Ferry, La sagesse des modernes, dix questions pour notre temps, Robert Laffont, 1998)

  10. Humeur badine dit :

    Bernard, tu es dans un “beau bain”, oui… et méfie-toi de ne pas te faire “embobiner” par l’enjoleur : il en a, en effet, envoûté plus d’un !

  11. Brin'dpaille dit :

    « Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

    « Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes(…)

    « Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions politiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps la peur de l’anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.

    « Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître. (…)

    « Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple…

    « Le naturel du pouvoir absolu, dans les siècles démocratiques, n’est ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. »

    Alexis de Tocqueville

    Extrait de De la Démocratie en Amérique, Livre II, 1840 (10/18, 1963).

  12. Bernard dit :

    Très moderne et très actuel ce beau texte !

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